Sur la ZAD de Brétignolles-sur-Mer

En octobre 2019...
Ce que je comprends mieux en allant à Brétignolles-su-Mer c’est que la Zad ne se constitue pas seulement pour « contrer un projet capitaliste ». Les Dune [le groupe qui s'est formé et s'est donné comme objectif de préserver le lieux contre le projet de port], dont beaucoup ont grandi ici, ont le sentiment très fort qu’ils vont être spolié d’un espace où ils ont joué librement toute leur enfance, un espace commun, public et sauvage qui va être confisqué à leurs propres enfants pour être offert aux riches, à ceux qui peuvent se payer un bateau. Ils savent aussi que les entreprises du maire, 25 sociétés principalement immobilières et de construction, vont bénéficier d’une manière ou d’une autre de ce projet, mais rien ne transparait et personne n’a parlé de conflit d’intérêt à ce jour. La part d’affects est très forte à Brétignolles, comme à NDDL chez ceux qu’on appelle les historiques, elle ravive la conscience politique sur fond d’inégalités à combattre. Les personnes qui viennent d’ailleurs et épousent la lutte ont tous joué sur une plage ou couru dans les bois mais n’ont pas cet attachement passionné au lieu, ce sentiment d’appartenance et cette connaissance particulière de chaque rocher, de chaque arbre, du passage des saisons, de la laisse de mer… (signé Cat)

croquis MCmarco - octobre 2019 - ZAD Brétignolles-sur-Mer

croquis MCmarco - octobre 2019 - ZAD Brétignolles-sur-Mer

Urbansketching Vienne oct 2019

Colonne de la Peste et Coupole de l'Ecole Espagnole d'Equitation

Platane multicentenaire n°756 et Caisse d'Epargne de la Poste.

Eglise Baroque Saint Pierre et Logements Hundertwasser.

Eglise ST Léopold au Steinhof et fakturm(s)

Conférence gesticulée Duchamp

Voir le texte et les vidéos de la conférence :

Free frame of reference

Marcel Duchamp pose un « nouveau cadre de référence » pour définir à la fois la nouvelle position de l’artiste et le nouveau regard à porter sur la définition de l’œuvre d’art. Il pose les fondations de ce nouveau cadre à partir de 1912 et, ce faisant anticipe de quarante années les nouvelles pratiques et productions artistiques, dites « contemporaines ».
« Frame of reference », changement de paradigme. C’est ce moment qui intéressait Duchamp. C’est ce moment, par définition insaisissable, du changement d’un état à un autre que Duchamp a sans cesse évoqué jusqu’à le transformer en concept — l’inframince.
Un groupe d’activistes de San Francisco, les « Diggers » a simplement et formidablement formalisé ce « free frame of reference ».[1]
Les Diggers, ce groupe d’activistes libertaires des années 1966-67 à San Francisco a pendant plus d’une année développé et propagé l’idée d’une société « free », dégagée de la référence à l’argent. Une de leur action a consisté à distribuer tous les jours gratuitement des plats cuisinés préparés bénévolement, non loin du carrefour Haight street / Ashbury street, sur le « Pahandle », un parc le long de Oak street. Les Diggers avaient fabriqué très matériellement un cadre vide au travers duquel chacun·e passait pour prendre ses repas. Il l’intitulaient le « free frame of reference ». Il s’agissait de matérialiser le changement d’état entre la société mercantile et la free society. D’un côté à l’autre du cadre chacun·e était le même, mais c’est la référence qui changeait.[2]
1926 "La mariée mise à nue par ses célibataires même" dite aussi "Le Grand Verre", non accidenté reproduction photographique 1935 Man Ray minotaure n°6.

C’est exactement la même chose avec Marcel Duchamp. Tout son travail a consisté à explorer ce changement de référence et, dans le champ de l’art, le changement de référence fut travaillé par lui comme le changement de la mesure de l’espace et de toute chose, puis le changement du regard porté, la possibilité même de l’inversion du regard. Marcel Duchamp avait amorcé cette réflexion à partir des lectures de Nietzsche, de Stirner et de Bergson, a poursuivi par des interrogations sur la physique, dans le sillage des interrogations du physicien Poincaré puis cette réflexion s’est étendue jusqu’à interroger la relativité de toute chose dans l’ensemble de l’existence.
L’œuvre « La marie mise à nue par les célibataires même » autrement appelée « Le Grand Verre » est la matérialisation de cette réflexion sur le changement de référence.

[1] Les Diggers. Révolution et contre-culture à San Francisco (1966-1968), Alice Gaillard, Céline Deransart, Jean-Pierre Ziren, Éditions L'échappée, collection « Dans le feu de l’action », 2009.

[2] C’est avec le livre « l’autre côté du miroir » (Through the looking-Glass, Lewis Caroll) que M.D. initiait en 1916 à New-York ses élèves en français (Marc Décimo La bibliothèque de Marcel Duchamp peut-être, Les presses du réel, 2002, p99)

extrait India 2018 [Bouts du Monde]

J’ai voyagé 3 mois dans le nord de l’Inde, de février à avril 2018, en solo, avec un petit sac. J’ai 57 ans et j’ai effectué là un voyage que j’avais rêvé lorsque j’avais 20 ans sans le réaliser jusqu’alors.
 Ce fut un voyage modeste — je n’avais d’autre ambition que de traverser la vie indienne, avec un minimum d’aprioris, avec un petit budget, au fil des bus, des trains et des petites guesthouses.
J’avais des carnets de dessins — mais le but n’était pas de « fabriquer » un carnet de voyage, j’avais un iphone — mais je n’ai pas pris des milliers de photo, je suis plutôt adepte du one shot. Je voulais m’immerger dans la grande ville — Mumbai et Kolkata m’ont happé. J’ai croisé quelques spots touristiques mais j’ai beaucoup plus été intéressé par n’importe quel carrefour dans n’importe quelle petite ville.
J’avais imaginé dessiner beaucoup, mais j’ai vite compris que mon rythme serait celui qui consiste à rester 2 à 3 heures au même endroit pour un seul dessin, formidable vecteur de contact avec le voisinage.  J’ai éprouvé de durs moments de solitude, j’ai vécu des moments de forte exaltation, le voyage, quoi.
Il reste ce que j’appelle des fragments. Je n’ai pas cherché à documenter systématiquement ce que je faisais, les personnes que je rencontrais, les moments que je vivais. Il reste donc à partager des parcelles représentatives à certains égards mais souvent beaucoup moins fortes que la réalité vécue.

MUMBAI

 
Premier croquis à Mumbai, au pied de la guesthouse où je me suis installé dans la nuit après avoir croisé des chauffeurs de taxi paumés, des indiens farceurs qui disent savoir où c’est même s’ils ne savent pas, des cohortes de gisants sur les trottoirs, des factotums assoupis, des ventilateurs supersoniques, des corneilles criardes.



 Je suis un voyageur encore un peu craintif et peu assuré dans les rues de Bombay. Je me rassure dans le dortoir au rythme très indien. Mon lit, j’y suis bien, j’y reste, j’y fais des siestes, j’y commence mes nuits sans les finir. L’exceptionnelle diversité des personnes que je croise ici me dope littéralement.


Chaatrapati party. Il y a de nombreuses gares à Bombay, toutes bondées mais où règne un calme et une sorte d’harmonie dans les déplacements, sans aucune bousculade, comme si chacun savait comment se placer par rapport aux autres. Les indiens vont tout droit, à pied, en voiture ou en scooter, et ça marche. Priorité à celui qui fonce, exactement l’inverse de nos pratiques. J’adore positivement me noyer dans le flux, traverser calmement le déferlement automobile, rester immobile pendant des heures et contempler l’élégance des « passantes ».


 Seule au monde dans la gare de Chaatrapati, il faut le faire ! La grâce de cette jeune femme au portable m’a attiré alors que je cherchais moi-même un endroit en retrait pour dessiner. Partout, où que l’on tourne la tête, la puissance plastique produite par les multiples contrastes fait chavirer, émeut, régénère.


Dhobi ghat, quartier de Mahalaxmi. En fait un grand moment grâce à la pratique du dessin. On ne rentre pas comme ça dans Dhobi ghats, des jeunes gens te demandent une « taxe » pour prendre des photos sous bonne escorte. Quand j’ai dit que je voulais rester 2 heures au même endroit pour faire un dessin, tout le monde est resté coi puis s’est décarcassé pour trouver un bon spot. J’ai atterri sur le toit en tôle d’un des séchoirs tenu par une famille super cool. Tournées de chai pour tout le monde et j’ai dessiné sous le regard des « lavandiers » qui montaient de temps en temps pour commenter. Par contre j’ai haïs le niveau sonore de la musique diffusée non stop bien plus fort que dans n’importe laquelle de nos salles de concert. L’idiot du village [global], c’est quand même moi qui n’ai pas pris de crayon « rose indien », alors que c’est évidemment la couleur la plus présente ici.



Il y a toujours un transit time sur la plage de Chowpatty. Toutes les plages populaires du monde se ressemblent ; il y a une jouissance à être là en famille, chacun jouit de l’air, du vent, de l’eau, du soleil mêlés, le contrôle social est moins fort, il y a une vraie excitation non feinte.





AURANGABAD
 
Le train est exagérément bondé. Les gens payent leur place mais visiblement il y a de nombreux squatters acceptés par tout le monde, pauvres parmi les pauvres. Il y avait une confusion de place entre une famille et moi, mais on s’est arrangé chacun se levant son tour pour laisser la place assise aux autres. Enfin ma place officielle s’est libérée mais banco elle jouxtait les toilettes. Et là je ne conseille à personne cette situation. Mais que dire par rapport à ceux qui ont passé tout le voyage assis littéralement tassés contre les toilettes. Alors on s’habitue.



 

Par Whatsapp, en english yaourt, avec un jeune homme qui m’a invité à dessiner sur le toit de la maison de son oncle. From Chaitanya : « Hey, Did you complete your sketch of Barupulla gate Aurangabad ? ». From Marc : « Not yet i have to plug cars bus and motocycles. When i’ll finish, i’ll send to you ». From Chantayan : « It’s super awesome. Details are 100% great. Very beautiful man. »




Ellora caves en général, et le temple n°26 en particulier. C’est un site très connu à juste titre — c’est même prodigieux —, le temple est sculpté d’un seul bloc dans la montagne. C’est très touristique, très visité par les indiens, par des groupes scolaires entiers et, comme partout, c’est la foire à la photo. Le voyageur n’y échappe pas qui thésaurise dans son album nombre d’images de sculptures, de bas-reliefs, de cavités et de frises, mais le plus photogénique, dans cette profusion, c’est bien la lumière.




Fin de journée. Le soleil se couche comme une enclume et dans les minutes qui précèdent tout se nimbe d’un doré apaisant. Photo prise du taxi collectif dans lequel nous attendions des clients supplémentaires pour descendre à Aurangabad. Hors photo, des bufles sont passés, un bus est tombé en panne et on a fini à 16 dans la jeep antique à glisser dans la nuit dans une circulation démente.





MAHESHWAR

 
Dans Maheshwar. Le dessinateur a trouvé un de ses édens. C’est la première fois que je vois de vrais oranges. Alors que je dessinais, une jeune fille sort d’une des maisons pour aller au collège et me fais un grand bonjour. Plus loin, un homme m’arrêtera qui me dira : « you drawed my house yesterday, great » (dire “griit”). C’est le début d’une assimilation au village qui me permet de déambuler dans les rues et d’avoir accès à toutes sortes de situations du quotidien, du tissage et du filage dans de toutes petites pièces à la construction de petites maisons en brique par des maçons hilares en passant par des messes jaïns au son strident d’un petit accordéon.



 

Sketch performance, Matangesway Marg, Maheshwar. Deux adolescents du quartier voisin m’ont accompagné dans ce dessin de deux heures, effectué comme une performance. Nous étions au milieu des sadhus et des pélerins qui se levaient dans un matin gorieux de soleil. Je m’agenouillais et me levais sans cesse — nous étions le nez sur le temple. Mes acolytes attentifs m’apportaient du thé et je mangeais des bananes. Je scandais mes mouvement par des sons gutturaux — je suis un habitué — et ils faisaient échos aux différents ohms et mélopées qui fusaient des temples alentours. Tout ceux et celles qui passaient là s’amusaient de ma danse dessinée mais je ne vois pas ce qu’il y avait de drôle. 





Sketch au frais. Passé deux fois trois heures en compagnie des tisserandes de la Rehwa Society, un complexe avec une école pour les enfants, des ateliers et une école d’apprentissage. J’avais révisé ma techno textile et les armures, les fils de chaîne, les baguettes d’envergure, les canettes, les mailles et les ourdissoirs n’ont plus de secret pour le voyageur qui communique par les yeux et les mains. Les ouvrières ont considéré mes dessins comme je considère les tissus qu’elles tissent et nous avons passé du bon temps en écoutant une bande son très étrange. Demain j’y retourne et je leur fait écouter Eminem.



 
Tous les jours, des femmes et des hommes font à la rame la traversée du fleuve et apportent des campagnes environnantes de nombreux fagots de bois. Les femmes font le portage avec une aisance physique qui subjuge.

 
MANDU

 
Le premier baobab ! Je n’y crois toujours pas ! Il y a bien longtemps, des graines de baobabs rapportées d’Afrique ont été plantées un peu partout sur le plateau de Mândû, c’est un autre versant de « l’échange colombien ».
Ainsi prospèrent des dizaines de ces arbres merveilleux de sérénité, sur certains s’appuient des maisons de terre, d’autres servent de supports publicitaires, mais la plupart sont dispersés dans la nature. Les gens d’ici ne les voient plus et moi je ne vois qu’eux.





Olivier. Faire la rencontre avec Olivier, c’est accéder à l’histoire de la route, « on the road again ». Soixante-dix ans passé, belge qui vit en Angleterre, une tête à la HoChiMin, douze ou treize fois des périodes de plusieurs mois en Inde, solitaire, obsédé de protocoles lents et répétitifs pour dessiner minutieusement, le contrat social ne l’intéresse pas, les moyens économiques sont à l’étiage d’une vie de petits boulots, grande culture livresque, philosophie rationaliste, se méfie absolument des simulacres religieux et du spectacle, avons longuement disserté sur les situationnistes.



Rénovation de mausolée. « C’est pas bientôt fini ce chantier ? — Ben on embauche un peu quand on veut, le contremaître nous engueule parce qu’on va pas assez vite mais on le fait marrer alors il se remet à regarder son portable et on est tranquille pendant une demi heure.
»



Défilé haute couture quotidien. Christian Lacroix peut aller se rhabiller, croiser des bergères est ici un enchantement. Le plateau est essentiellement occupé par de tout petits hameaux de petites maisons aux murs de broussailles et de boue séchée mais le plus souvent très propres et dépoussiérées à l’intérieur. Toute la famille dort dans la seule pièce, du petit qui cours les fesses à l’air toute la journée à la grand-mère au regard absent en passant par les ados qui espèrent un portable ou un scooter. C’est une vie agraire et pastorale de base.




NAGPUR

 
Rukmini Mandir lakshmi Narayan dham. Deux petits temples consacrés à Vishnu et à Shiva sont encore occupés par les descendants des familles qui s’occupaient des lieux il y a plusieurs siècles. La sikhara (tour) et le garba griha (sanctuaire) sont entièrement sculptés avec de petites représentations modèle réduit de ce qu’on peut trouver à khadjuraho.


 

La légende. Il y a des moments où l’espace, l’action et les personnages déterminent un situation légendaire. Ici, il faut tout imaginer de la relation entre les personnes, des raisons pour lesquelles elles sont regroupées là, pourquoi ces sept femmes entourent cet homme aux allures d’acteur dans « Easy rider », ce qu’ils ont à se dire, ce qui se passera lorsque la moto démarrera.




Dispositif productif. Même en l’absence de public, au sein d’un temple devenu atelier, le dessinateur organise son espace de travail. Ainsi se déploie une scénographie de peu qui s’accorde avec celle des rares personnes qui viennent dire un petit mot, parfois pousser un cri bref et très intense, devant une des niches qui renferment des sculptures de divinités à nous inconnues. L’après-midi s’étire alors dans des ballets parallèles d’étirements, de génuflexions, d’agenouillements, voire des atonies incontrôlées.




In the streets. Attention, pas de confusion. Ici, la plupart des femmes — et des jeunes filles — portent le voile. Mais ça n’a rien de religieux. Il s’agit d’essayer de se protéger de la pollution. Les mots sont impuissants, en tout cas les miens, à relater l’agressivité de ce mélange vapeur des deux-temps, crachats des rickshaws, poussières en tout genre et pression atmosphérique implacable



KOLKATA

 
Futnani chambers, angle Market street/ SN Banerjee road. Alors que je dessinais, un son, bien qu’en hindi ou en bengali, me fit dresser les oreilles. Même ton, même son de mégaphone, c’est à ne pas s’y tromper une manifestation qui s’annonce. On peut dire qu’elle passe dans le cadre du dessin. Ce sont des balayeuses et balayeurs qui demandent salaires plus élevés, embauche de personnel et meilleure considération. Il faut dire que les nettoyeurs de rues, éboueurs et autres recycleurs sont quasiment tous et toutes des Dalits, les « intouchables ». Même si cette catégorie sociale n’existe plus officiellement depuis 1950, c’est la lutte des classes qui continue. Ceci dit, quelle dignité que cette manifestation qui balaye en passant ! 



 

Énorme bouchon créé par une embrouille entre deux véhicules. Le plaignant vitupère au-delà de toute la véhémence possible face à un agent de police totalement imperturbable. L’attroupement devient gigantesque ; il est composé essentiellement des coolies qui bossent partout dans le coin et bientôt, devant la pression populaire et malgré sa rage phénoménale, tout s’éteint tout à coup, sans doute avec une intervention que le voyageur n’a pas du tout saisie. Ainsi, le voyageur est ballotté de situations en situations, c’est le sens de la dérive dans la ville. S’il traverse la ville, il est aussi traversé par elle, il devient un des atomes, ridiculement perdu mais un des composants essentiel du tout.





À la recherche de la maison de Mr. & Mrs. Chatterjee, du côté de la Harish Mukherjee road, Calcutta sud, — repérée il y a des mois par internet, — une lubie —, je zonais entre Kalighat et Sadananda road sans vraiment trouver. Un groupe d’anciens qui discutaient à l’ombre ont même sorti un album photos mais peanuts. Je restais près d’eux pour dessiner ce que nous avions devant les yeux. C’était déjà pas mal, surtout lorsqu’un tireur de pousse-pousse est venu se reposer littéralement dans le cadre.


 
Old house SN Banarjee Road. Le voyageur, typologiste dans l’âme, commence son propre inventaire des vieille maisons de Calcutta, très parcellaire et superficiel. Il est branché avec @calcuttahouses, un groupe de personnes qui cherchent à mettre en valeur ces vieilles demeures en espérant qu’elles ne seront pas toutes détruites dans la grande opération immobilière générale qui s’annonce peut-être.




 

Quartier de Kumarkuli, Calcutta nord. C’est juste dans quelques rues que se nichent les ateliers des sculpteurs de toutes sortes de divinités, travail dont la finalité est de se retrouver plongé dans le fleuve Hooghly lors de différentes fêtes votives. Les modeleurs, faudrait-il dire, travaillent souvent en série, à partir de modèles somme toute très stéréotypés, mais avec beaucoup de finitions très personnelles. C’est une vraie joie de voir des gens qui ne s’embarrassent pas de problèmes support/surface. l’urbansketcheur était à son affaire dans cette ambiance extraordinairement sereine et productive.


 

Les sculpteurs de Kumarkuli à Calcutta s’en donnent parfois à cœur joie et associent aux différentes divinités des figures plus séculières.

 
BODHGAYA

 
Des journées sans photographier, c’est bon à prendre. Le voyageur est devenu statique, il va chaque jour au même endroit, au pied de l’arbre de la Bhodi, et il l’ausculte sous toutes ses faces. Dès qu’une feuille tombe, c’est un jeu pour tous d’essayer de la récupérer. Le must, c’est quand une feuille vous tombe dessus ; c’est ce qui arrive si on reste suffisamment longtemps à la même place. C’est ce qui m’arrive en dessinant auprès d’un grand ponte du bouddhisme avec son aide de camp, que les gens viennent voir pour avoir des conseils et faire une prière commune. Chacun reçoit une petite barre de kitkat de la part du saint homme. J’ai grignoté la mienne ce soir. La diversité des gens qui passent là est impressionnante, des tibétains aux indiens en passant par les thaïlandais et toute l’Asie, très peu d’européens. Les différentes obédiences bouddhistes donnent l’occasion d’observer des rituels extrêmement variés eux-aussi. Le voyageur est aspiré dans une spirale méditative bienheureuse.



 

Tous les voyageurs connaissent ça, la rencontre avec des personnes à chaque fois singulières, un jeune israélien solitaire et avide d’aventures, un canadien en rémission d’un cancer de la bouche et qui vient de Chine où il a passé six mois, un américain qui se plonge dans les techniques de méditation, un jeune indien qui apprend le japonais pour pouvoir changer de vie, une thaïlandaise qui cherche un mari, une mongole perdue mais qui est fascinée par l’acte de dessiner. Le relativisme s’impose alors, l’égocentrisme est ridiculisé, chaque destinée se vaut. L’arbre de la Bhodi voit passer tout ce monde sous sa frondaison, absorbe l’énergie en connexion de tous les individus et la restitue à la demande, dans la concentration individuelle. Du moins j’imagine ce scénario.

 
VARANASI

 
Gros break dans le fait de dessiner. Too much things, je ne savais plus choisir, où regarder, comment agir. J’attend le sujet mais tout est sujet, j’attend le motif, mais tout est motif, etc. So, retour aux sources, un petit temple prétexte dans une des minuscules rues, une fesse posée dans une petite boutique de pots en cuivre, la vie de quartier, chaï, vendeuse de légumes hilare, vieux érudits qui passent aux nouvelles, enfants qui m’empruntent les crayons pour colorier. C’est reparti.



Salut à toi l’indien Ganesh, salut à toi le polonais qui arrive du Népal en vélo, mine de rien, qui ne mange que des bananes et des œufs, salut à toi la photographe russe qui te faufile si bien au milieu du ghat de crémation et obtient l’autorisation de prendre des clichés, salut à toi le joueur de badminton du Kerala, unijambiste, qui va de compétitions en compétitions et qui préfère dormir dans une tente sur le toit de l’auberge, salut à toi.





Il me semble bien que les gens, en Inde, apprécient le temps passé sur mon ouvrage, le temps et donc l’abnégation, plutôt que la qualité des dessins, toujours gentiment qualifiés « d’extraordinaires » quels qu’ils soient. C’est surtout la situation qui est extraordinaire, les corps apportés en procession sur une civière de bambou, trempés dans le Gange, laissés sur la berge un peu n’importe comment, dépouillés ensuite de leurs parures, installés sur le bûcher, brûlés vivement, puis longuement tisonnés, jusqu’à ce que les cendres soient récupérées souvent dans un torchon puis jetées promptement dans le Gange, tout ça sur un terrain informe, aléatoire, en permanence travaillé par l’accumulation des foyers et des détritus, fouillé par les vaches omniprésentes - les chiens sont chassés - 24 h sur 24, depuis combien de temps ?



On ne dérange pas un chien qui dort




RISHIKESH

 
Pollution supplémentaire pour le Gange. Les rares méditants qui continuent à penser le Gange comme un vecteur transcendantal doivent désormais composer avec de grandes embarcations à moteur qui déboulent dans le seul but d’aller vite avec les touristes indiens embarqués. On se croirait au meilleur des gorges du Tarn croisé avec les côtes varoises.




Pour me rendre dans mon havre de silence et de fraîcheur, il me faut marcher 20 minutes sur une sérieuse pente en traversant un petit hameau agricole grignoté par l’urbanisation rapide dans le coin. Les femmes coupent les céréales et différentes herbes dans les micro parcelles et les portent pour être transformées. Beaucoup de guesthouses se construisent un peu partout et ces femmes croisent de plus en plus souvent d’autres jeunes indiennes en mini-short et lunettes de soleil.



BAGHSU

 
Sketch work in progress. L’orage qui persiste sur les hauteurs empêche le dessinateur de finir live le dessin commencé sur le chemin qui mène à une belle cascade. Le Sunset café est accroché à la pente et surplombe de petits hameaux au milieu de cultures en terrasses. Il est rempli d’israéliens. Si je pose la question pourquoi tant de jeunes israéliens dans toutes ces vallées autour, on me répond invariablement que la culture de l’herbe est aisée et que fumer l’est encore plus — à vérifier. Il est vrai qu’en soirée, beaucoup de gens ici sont décalqués, les yeux mi-clos, le rire facile et la discussion neo-philosophico-mystique bat son plein.



 

Le voyageur n’est plus un solitaire, il fait partie, pour plusieurs jours, du groupe des « Waste Warriors » qui sensibilise au fait de ne pas jeter ses ordures n’importe où et nettoie les abords des chemins de montagne. La tâche est immense au regard des habitudes délétères des indiens et du nombre croissant de touristes indiens qui s’essayent à la marche en montagne. C’est le tonneau des Danaïdes, never ending. Le voyageur et ses condisciples ont écumé aller retour les abords du trek dit de Triund, ont rempli des dizaines de sacs d’ordures divers, ont crapahuté dans les combes, les taillis, les roches chaotiques et les bivouacs improvisés. Le dénivelé ne se compte plus, les jambes se profilent, le souffle se renforce. La nuit venue, on dort à même le plancher du refuge et le faisceau de lumière de Lune passe sur les visages. Tout a pris son sens.

 

His Hominess Dalaï Lama Main Temple. Je ne sais pas ce qui m’a pris, j’avais envie de dessiner chaque pierre. Le lieu où vit le Dalaï Lama est une ensemble temple/habitation où se croisent moines, organisations internationales, touristes curieux, bouddhistes dévots, thibétains en exil ou de passage. L’architecture générale est surplombée par des dômes plastiques très surprenants mais bienvenus pour unifier l’ensemble. Comme tous les lieux bouddhistes, it’s a peaceful place. Le camion militaire en plein milieu du passage entre le temple, la maison du Dalaï-lama et le jardin rappelle cependant très rapidement que le lieu est en état de siège permanent.



Il aura fallu venir jusqu’ici, où loge le Dalaï Lama, pour visualiser clairement l’idée, en architecture, que les poteaux sont non seulement des soutiens techniques, mais bien qu’ils connotent clairement la relation terre/ciel.



CHANDIGARH

 
Typologie. Il faudrait faire la chronique des Arbres de Chandigarh. Dès l’origine l’idée a été de planter des milliers d’arbres et cela s’est fait dès les premiers travaux en 1953. Aussi, 65 ans après, il y a de magnifiques spécimens qui jouxtent les maisons, qui jouent avec les façades, qui bordent des kilomètres de voies urbaines, qui encadrent et protègent du bruits les différents secteurs. La ville, au premier abord apparaît verte et puis lorsqu’on la sillonne, ça se confirme partout, dans la plus petite échelle des blocks de petites maisons jusqu’aux propriétés cossues des blocks du nord ouest. L’exception, c’est le quartier gouvernemental du Capitole, désert et non entretenu.



 

Les maisons d’origine, des années 1950 aux années 1980, sont construites en briques, au début par les gens mêmes qui allaient y habiter, très simplement mais sur des « types » bien codés, avec circulation d’air, pare-soleil, sans aller plus haut que R+1, une cour extérieure, un toit terrasse, etc., Et avec une hiérarchie des surfaces qui épousait les hiérarchies sociales. Désormais les locataires ou propriétaires se sont accaparés le tout, colorent, agrémentent le devant et trouvent de la place pour garer l’automobile. Si c’est bien Le Corbusier qui a insufflé l’esprit de l’urbanisme sur une commande de Nehru, c’est bien son neveu Jeanneret qui reste sur place et se charge de programmer l’ensemble des constructions (tout est intégralement à penser tout de même) et de concevoir tous les détails, les différents types de maisons à partir des mêmes données, les bâtiments administratifs et de services, plus leur aménagement. Il y a aussi les américains Maxell Fry et Jane Drew et les indiens P.N. Thapar et P.L. Varma. C’est bon de les citer parce que ce sont eux qui usinaient dur.




Open Hand, sketch de 10 minutes sur format A2, qui a donné lieu à une préparation mentale et physique de grande intensité. Le dessinateur brave les interdits en s’installant dans la fosse (imaginée par Le Corbusier comme une agora), même le garde qui m’observait aux jumelles n’a rien vu. Quand on est face à un objet si chargé symboliquement, on oscille entre naïveté béate et répulsion critique, ce qui est très fatiguant. Mais Le Corbusier l’emporte car ce monstre de bronze pivote sur son axe en fonction du sens du vent, avec une infinie légèreté. Et si la mégalomanie de l’architecte qui voulait faire le bonheur des gens malgré eux est allée jusqu’à « faire cadeau » aux indiens et au monde d’une œuvre plastique toute personnelle, lorsqu’on la voit tourner pour soi seul, on se surprend à recevoir 5/5 le message du »donner » et du « recevoir ».



 

Grande main et petite voiture. 



BUNDI

 
Il faut se lever tôt à 6 heures, pour profiter de la lumière de l’aube, ne pas cuire au soleil déjà chaud de 8 heures et dessiner cool, sous le regard des balayeuses et des premiers artisans qui commencent leur journée.




Bundi est le royaume de la patine du temps. Tout est intègre ici, rien n’est muséifié dans le bled. Chaque ouverture est marquée du sceau de l’histoire quotidienne, des saisons accumulées et des usages anciens encore en cours. Je me trompe peut-être mais l’ambiance devait être la même dans les années 50 en France — toute culture différente — après que la seconde guerre mondiale ait été encaissée et avant que les activités agricoles ne soient désagrégées et que la « way of life » américanisante ne soit implantée.





Pas de Rajasthan sans palais de Maharadjah. Celui de Bundi est gigantesque et surplombe le « village » saturé de maisons peintes en bleu. Suraj Sumer, un jeune homme passionné d’histoire et d‘architecture vérifie consciencieusement les tickets mais il n’y a pas grand monde. Suraj travaille ici depuis presqu’un an, sans un jour de vacances. Le dessinateur vient trois jours de suite, pour un grand dessin A2. Il fait corps avec le bâtiment et les éléments, le soleil dur, l’ombre tiède, la pierre chaude.




Point presse dans les matins dorés de Bundi.


 
UDAIPUR

 
Toutes les marches juste avant l’aube se ressemblent dans les villes indiennes, dans un grand vide, un grand silence et un grand contraste avec ce que sera le plein jour. Dans quelques recoins dorment des gisants enveloppés dans un tissu, les premiers coups de balais des premières cantonnières dans les rues — qui finissent invariablement par de petits feux, quelques rideaux de magasins qui s’ouvrent en grinçant sur la fabrication des premières pâtes pour les différents beignets du jour, quelques arrêts votifs devant les différents sanctuaires vivement éclairés, quelques stocks de marchandises disposés ça et là en attente de distribution fragmentée, et, alors que le jour se lève vraiment, les premiers départs des enfants à l’école.







La société des femmes. En fin de matinée et en fin d’après-midi, dans le petit quartier derrière l’hôtel ou le voyageur loge seul — pas de touristes dans cette période brûlante de l’été —, les femmes occupent l’espace public. Et ça fait un bien fou !