Alain Boton sur Marcel Duchamp

4 septembre 2015, par Marc Vayer

Marcel Duchamp l’expérienceur
A propos de l’ouvrage : « Marcel Duchamp par lui même (ou presque) » par Alain Boton aux éditions Fage, 2013.

Le grand verre Reconstitution "certifiée conforme" par Richard Hamilton
Toute la production de Marcel Duchamp, à partir de l’élaboration en 1915 de son œuvre sur verre La mariée mise à nue par ses célibataires même ne vise qu’un seul objectif : mettre en images, objets y compris, le statut nouveau de l’œuvre d’art moderne dont le parcours connait selon lui plusieurs étapes : dans un premier temps elle subit un refus, puis elle est réhabilitée pour, peut-être, accéder à la postérité. Mais Duchamp formule sa théorie du processus créatif en la cryptant, créant un code qui brouille les pistes de la compréhension. Depuis 100 ans, beaucoup se sont cassés les dents sur ce code, mais il semble qu’il ait été mis à jour par Alain Boton.

On peut toujours dire que Marcel Duchamp a fait « n’importe quoi » , qu’il s’est amusé, est passé du « coq à l’âne », de la peinture au ready-made, de l’écriture au bricolage de boîtes, de la scénographie au travestissement, tout cela de façon légère, dans une logique et une pratique « d’indifférence » aux contextes artistiques et au monde tout court. Le mot DADA, devenu un adjectif, peut avoir le dos très large.
C’est plus ou moins ce qui a été retenu de l’œuvre de M.D., faute de trouver une explication cohérente à l’ensemble de ses productions ; lisez les écrits des centaines de critiques et d’historiens des arts qui ont toujours proposé des commentaires ingénieux de leur vision du travail de M.D., commentaires souvent interprétatifs, c’est à dire qu’ils sont rapportés à leurs propres obsessions, et toujours parcellaires, c’est à dire que ne sont traités que quelques aspects des travaux de M.D., laissant dans l’ombre, inexploré et inexpliqué, tout la logique d’ensemble.

Dans son ouvrage, Marcel Duchamp par lui même (ou presque), Alain Boton postule que M.D. a toujours produit des textes, des images, des objets, des installations, des agencements, avec cohérence, avec des intentions maîtrisées, avec un soucis permanent de précision, en déployant sciemment une pensée et des concepts reliés les uns aux autres.
Mais alors, quel est le sens et le nom de cette variété de formes artistiques, de cette foire aux objets « tout faits » ou rectifiés, de cette prose aux apparences délirantes, de ces travestissements et de ces performances, de cette passion pour les échecs et pour les « bec auer » ?

Après avoir décelé que Marcel Duchamp met en scène et active plastiquement les idées développées dans l’ouvrage de Bergson Le rire, Alain Boton démontre au lecteur que M.D., loin de fabriquer des jeux de mots innocents, utilise une association de jeux AVEC les mots [un mot pour un autre] et de signes [un signe à la place d’une idée, d’une situation ou d’une action].

Alain Boton casse le code et non content d’avoir décodé l’essentiel des productions de M.D., il nous oriente sur les origines de cette « nécessité » qu’a eue M.D. de livrer cryptée son expérience du « processus créatif (1) ».

Nu descendant un escalier n°2 Marcel Duchamp 1912
Très simplement, on peut livrer ici les éléments fondateurs et déclencheurs de la proposition artistique de M.D.
Dans un premier temps, M.D. pratique le dessin et la peinture jusqu’à la réalisation de Nu descendant un escalier n°2 en 1912. Refusée alors par ses propres amis pour une exposition au Salon des indépendants de Paris, et quasi ignorée lors de sa présentation au Salon de la section d’or en octobre 1912, cette toile acquiert une célébrité inouïe par le scandale qu’elle provoque aux Etats-Unis, lors de sa présentation à l’Armory Show de New-York, en février 1913.
Sur la base de cette expérience durement vécue, allant du refus à la réhabilitation de l’œuvre d’art, Marcel Duchamp arrête de peindre et entreprend la réalisation pendant huit années de La mariée mise à nue par ses célibataires même, autrement appelée par lui le Retard en verre (2), œuvre qui déploie le programme entièrement codé du « processus créatif ». Cette œuvre est indissociable de la Boite verte, ensemble de notes manuscrites, dessins et autres documents qui ont accompagné, entre 1911 et 1915, le travail préparatoire pour le Grand Verre (3).

Le ready-made Fontaine, célébrissime objet icône de l’art contemporain, n’est plus alors, dans la logique du décodage de Alain Boton, qu’un des éléments de la démonstration de Marcel Duchamp.
Lors de sa présentation au salon de la Société des Artistes Indépendants à New-York en 1917, Marcel Duchamp, co-organisateur de la manifestation, fait en sorte que Fontaine soit relégué et refusé, puis élabore un processus de réhabilitation qui se concrétise dans les années 60, lorsque des répliques de l’objet (l’original étant depuis longtemps perdu) sont exposées et vendues sur le marché de l’art.
Fountain. Photo de Alfred Stieglitz, parue dans la revue "The blind man" 1917
Alain Boton démontre, en s’appuyant quasi exhaustivement sur l’ensemble des productions de Marcel Duchamp la grande cohérence de l’œuvre jusque là tronçonnée en de multiples interprétations hasardeuses, comico-grotesques ou pédantes. Si l’on veut bien comprendre, admettre et postuler avec Alain Boton que le travail de Marcel Duchamp est entièrement codé, l’abîme des signes auquel nous confronte son œuvre se comble au fur et à mesure que le code est décrypté.

Les différents ready-made et l’ensemble de la production de M.D. jusqu’à la fin de sa vie, en parallèle et à la suite du Grand verre, sont dévoilés par Alain Boton comme une succession d’éléments qui viennent confirmer la description duchampienne du « processus créatif ». Au vu de la multiplicité des pièces et de la variété des approches, Marcel Duchamp est alors présenté comme le plus accompli des anthropologues, et que toute son œuvre, toute sa vie, est contenue dans cette activité.


(1) nom d’un exposé fait par M.D. à Houston (Texas) en 1957 devant la Fédération Américaine des Arts.

(2) Duchamp nommait son travail sur la mariée le « retard en verre ». Ce n’est donc pas un tableau au sens classique du terme, c’est un retard. Et ce terme « retard » indique que ce travail n’est pas à regarder comme un tableau, mais comme une schéma explicatif du processus créatif et ne peut être compris qu’après avoir été lu. Ce n’est donc pas un tableau à regarder immédiatement pour être compris, mais un retard à lire pour être compris … avec un temps de retard.

(3) (…) La Boîte verte fut publiée en 1934 à trois cents exemplaires par les Éditions Rose Sélavy, 18, rue de la Paix. Rrose Sélavy étant une signature ironique de Marcel Duchamp lui-même, il s’agit donc d’une publication à compte d’auteur de quatre-vingt-trois notes manuscrites, dessins et autres documents qui ont accompagné, entre 1911 et 1915, le travail préparatoire pour le « Grand Verre », réalisé, lui, entre 1915 et 1923, les deux portant le titre : La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Il faut bien s’entendre sur le terme « publication », car il y a ambiguïté. Il s’agit d’une impression en phototypie (collotype en anglais), une technologie utilisée notamment pour l’impression des anciennes cartes postales ; c’est donc à l’aide d’un procédé industriel que Duchamp a choisi de réaliser les fac-similés des notes et dessins sur des bouts de papiers, de qualité et de nature variant d’une feuille à l’autre. Certains documents ont été imprimés en plusieurs couleurs pour restituer les traits de crayons rouges ou bleus, et la planche représentant les « 9 Moules Mâlic » a été coloriée au pochoir. (…) En parlant de La Boîte de 1914, qui a précédé La Boîte verte, Marcel Duchamp précise : « Je voulais que cet album aille avec le Verre et qu’on puisse le consulter pour voir le Verre parce que, selon moi, il ne devait pas être regardé au sens esthétique du mot. Il fallait consulter le livre et les voir ensemble. La conjonction des deux choses enlevait tout le côté rétinien que je n’aime pas »
http://www.sites.univ-rennes2.fr/arts-pratiques-poetiques/incertain-sens/programmation_archives_duchamp.htm

Marcel Duchamp [biblio-sito-video-graphie]

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BIBLIOGRAPHIE perso [Marc Vayer]
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  • Marcel Duchamp par lui-même (ou presque) Alain Boton 2013 FAGE éditions
  • Marcel Duchamp, l'art à l'ère de la reproduction mécanisée - Francis M. Naumann - éditions Hazan 1999-2004
  • Marcel Duchamp - Bernard Marcadé - éditions Flammarion 2007
  • Marcel Duchamp / Ephéméride + Opéra  - Jennifer Cough-Cooper / Jacques Caumont- éditions Bompiani 1993
  • Marcel Duchamp de retour en Amérique (1933) - éditions l'Echoppe 2004
  • Entretiens avec Pierre Cabanne (1967) - réédition Editions Allia 2014
  • Duchamp du signe Marcel Duchamp 1975 Champs arts
  • Notes Marcel Duchamp 1980 Champs arts
  • Le processus créatif Marcel Duchamp - éditions l'Echoppe 1987
  • Brancusi contre les Etats-Unis - éditions Adam Biro 1995
  • Comprendre Duchamp - Marie-Mathilde Burdeau - éditions Max Milo col essai graphique 2014 
  • Le rire - Bergson 
  • Pour en finir avec la querelle de l'art contemporain - Nathalie Heinich - éditions l'Echoppe 1999
  • Si rien avait une forme, ce serait cela - Annie Lebrun - éditions Gallimard 2010
  • L'art contemporain Télérama Hors série 2014
  • L'unique et sa propriété Max Stirner 1889
  • La ressemblance par contact - Georges Didi-Huberman - Editions de minuit 2008
  • Jean Jacques Lequeu une énigme Philippe Duboy Hazan
  • Marcel Duchamp, l'apparence mise à nue… - Octavio Paz - éditions Gallimard 1966-1977
  • Le grand verre rêvé - Jean Suquet - éditions Aubier 1991
  • Marcel Duchamp parle des ready-made à Philippe Colin - éditions l'Echoppe 1998
  • Les nouveaux codes du sublime - Linda D. Henderson - cahiers de Sciences & vie n°32 août 1999
  • Richard Hamilton Le Grand Déchiffreur - co édition Maison rouge 2009 
  • Marcel Duchamp ou le "défroqué de l'art" Bruno Durand 2013 SCEREN
  • Duchamp le mécanicien du phallus, in catalogue exposition "Posséder et détruire"(2000) - régis Michel éditions de la RMN (2000)
  • Duchamp - Janis Mink - éditions Taschen 2001
  • Duchamp - Dieter Elger - éditions Taschen 2004
  • Duchamp libre - Bernard Delvaille - éditions l'Echoppe 2006
  • Marcel Duchamp Par Judith Housez : sur google books
  • Marcel Duchamp la peinture même Hors série n°80 exposition L'objet d'art sept 2014
  • Marcel Duchamp et le refus du travail Maurizzio Lazzarato Les prairies ordinaires 2014
  • Marcel, jean rastaquouère et les farceurs de l'art - éditions la maison chauffante jeunesse 2008
 +
  • Duchamp dans L’Europe de l’art Pascal Bonafoux Assouline
  • Duchamp dans Antimanuel de philosophie Michel Onfray Bréal
  • Duchamp dans Archéologie du présent Michel Onfray Adam Biro 2003
  • Duchamp dans le petit lexique de l’art Moderne (1848-1945) Robert Atkins - Abbeville presse
  • Duchamp dans le petit lexique de l’art contemporain Robert Atkins - Abbeville presse
  • Duchamp dans les images qui mentent Laurent Gervereau - Seuil 2000
  • Duchamp dans Le grand verre visite guidée Jean Suquet
  • Duchamp dans Art l’âge contemporain Paul Ardenne Ed. de Regard 2003
  • Duchamp dans L’art contemporain mode d’emploi Filipacchi 2004
  • Duchamp dans les barbares Blaise de Kermarec revue illusio n° 2 été 2005
  • Duchamp dans magazine littéraire sur Raymond Roussel juin 2002
  • Duchamp dans le magazine Beaux-Arts
  • - N°168 Beaux-Arts mai 1998 p 88 - 89 Anatomies de Man Ray
  • - N°133 Beaux-Arts avril 1995 p 69 Brancusi. Lorsqu’en 1921, Man Ray lui offre un appareil photo, sa vie se transforme.
  • Duchamp dans Art Press 253 janvier 2000 Le cirque de l’art contemporain Judith Benhamou-Huet
  • Duchamp dans Duchamp & Cie, Pierre Cabanes, éditions du Terrail, 1997
  • Duchamp dans Sur Marcel Duchamp et la fin de l’art par Jean Clair, Gallimard, 2000
  • Duchamp dans la Revue Étant donné

 

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SITOGRAPHIE perso [Marc Vayer]
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ANTHROPOLOGUE 

Marcel Duchamp par lui-même [conférence Alain Boton 2013- 30 mn] 
Marcel Duchamp, artiste ou anthropologue ? par Alain Boton [Journal du Mauss]
Les 9 article d'Alain Boton : making-off du livre "Marcel Duchamp par lui-même (ou presque)

Interview d’Alain Boton à propos de son livre : «Marcel Duchamp par lui-même (ou presque)», Editions Fage, Lyon, 2013

Toute faite, la liste des readymade de Marcel Duchamp ; l'intégrale (ou presque).[Marc Vayer] 

SOMMES
"L'œuvre de Marcel Duchamp" sur le site du centre Pompidou
  
"L'œuvre de Marcel Duchamp" sur le site Histoire des Arts" (IRI)

 
"L'œuvre de Marcel Duchamp" sur le site Dadart 


Marcel Duchamp world community : http://www.marcelduchamp.net/

 
"Understanding Marcel Duchamp" [animations] : http://www.understandingduchamp.com/
un cours sur Duchamp (bonne icôno) sur le site ARPLASTOC
 
"L'œil cacodylate" de Françis Picabia [e-cours d'arts plastiques]


"Marcel Duchamp mis à nu par ses célibataires, même" Lecture démonstration Philippe Découflé 
Web pédagogique Penhouet : Détournement : Duchamp et l'urinoir - fontaine
Web pédagogique Penhouet : Echec et Mutt

FRAGMENTS
FENETRES
| "Histoires de portes et de fenêtres, de Duchamp à nos jours" [Elie Wetterwald]

TEXTILE
| "De quelques figures du textile dans l'œuvre de Marcel Duchamp" [Jean-François Robic - 2010]

CARTE
| Marcel Duchamp, géographe en guerre."Le paysagiste en haut d'un aéro" [Béatrice Joyeux-Prunel 2012]

ROUSSEL
| Duchamp - Roussel - Brisset un essai de Marc Décimo
PORTRAITS
  | Inventing Marcel Duchamp Exposition National Portrait Gallery 2009 dont : Les portraits de Marcel Duchamp
CONFRONTATIONS
  | Une histoire de poils par Sébastien Rongier 
  | Rapprochements improbables (sur ARTPLASTOC) : Marcel Duchamp et Gabriel Orozco
ELUCUBRATIONS
| une analyse visuelle de Marcel Duchamp par Gorik Lindemans : 1-2-3 DUCHAMP !
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| Une halle normande à Beaubourg, commentaires sur la scénographie de l'exposition L'œuvre de Marcel Duchamp 1977 Centre Pompidou [Angelica Gonzalez]

| Oral history interview with Eve Babitz, 2000 June 14 (texte + son)

| Célébration :celebration vol.II – hbd sir Duchamp

| La mythologie hermétique d’Étant Donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage par Yiannis Toumazis

| Le grand verre par Christian Schmitt






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VIDEOGRAPHIE perso [Marc Vayer]
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"Marcel Duchamp" Documentaire 90 mn Sevendoc

Entretien avec Man Ray [10 juin 1964 - INA]

Films DUCHAMP [ubuweb]

Entretiens avec Marcel Duchamp [4 parties] : ▶ Marcel Duchamp part 4/4 - YouTube

Entretien avec Philippe Colin [Ready-made] 1967 Galerie Givaudan : Marcel Duchamp - Vidéo Ina.fr

sons DUCHAMP [ubuweb]

Les rotoreliefs animés [TOUFAIT.com] : http://toutfait.com/rotoreliefs/roto.htm


Duchamp sur documentsdada 4 articles (dont schéma "étant donné")

Le procès Brancusi, l'oiseau dans l'espace est-il de l'art ? [émission France Inter "Au fil de l'histoire" - 30 mn]

"Etant donné…", video du visiteur musée Philadelphie

Raymond Roussel, une écriture à double entente

Documents relations entre Marcel Duchamp et André Breton :

Cours Agnès GHENASSIA

Music for Marcel Duchamp par John Cage :

Voyage à travers le grand verre


Carte "Dans les pas des Diggers" 2015 / San Francisco

Après une virée à San Francisco en juillet 2015, Cat & MCmarco établissent une carte pour situer les lieux des différents grands moments de la vie du groupe DIGGERS, du 27 septembre 1966 au 5 juillet 1967.

Sources principales :



Voir en plein écran

Lien direct sur la carte : http://u.osmfr.org/m/49081/

Diane & Actéon, dispositif de treize pièces



Dévotion ou dévoration
Les mythes grecs et latins font souvent le récit d’une même histoire : celle d’une transgression des limites ontologiques de l’humanité, de l’animalité et de la divinité.
Actéon, par son regard voyeur, humanise la déesse Diane : il la voit, — sans effroi et sans fascination, — offerte à son désir dévorant. En réponse à sa transgression, Diane l’animalise et le livre aux chiens mêmes d’Actéon.

L’art a souvent représenté cette transgression, rarement son châtiment. L’apparition chez le peintre Marc Vayer de cette représentation mythique, nous semble être la précipitation esthétique, pleinement consciente et remarquable dans ses jeux iconographiques, du sentiment diffus et généralisé de l’imminence d’un « châtiment », suite à la « transgression » des ordres ontologiques : à trop humaniser la nature, à trop la dévorer, le danger croît d’être dévorés à notre tour par nos propres artifices.

Mais est-ce à dire qu’il faille la dévotion pour éviter la dévoration ?
Michel-Elie Martin
(...) « Lorsque tu seras dans ton lit, que tu entendras les aboiements des chiens dans la campagne, cache-toi dans ta couverture, ne tourne pas en dérision ce qu’ils font : ils ont soif insatiable de l’infini, comme toi, comme moi, comme le reste des humains à la figure pâle et longue. » (...) 
Les chants de Maldoror / Isidore Ducasse « Lautréamont »
(...) Seulement, dès lors qu’il est vu, Actéon devient regardeur regardé en même temps que chasser-chassé et, qui plus est, chasseur que l’on chasse de l’autre côté de la frontière censée séparer l’humain de l’animal. Car, d’être ainsi pris par le regard des autres, Actéon non seulement perd sa propre maîtrise du champ visuel, mais se trouve aussitôt condamné à une sauvagerie qu’il incombe à la civilisation de contenir dans le cadre de ses représentations. (...)

(...) Aussi, pourquoi a-t-elle disparu de l’horizon de la modernité cette tumultueuse meute des trenle-trois chiens dont Ovide fait la liste détaillée ? Ces trente-trois chiens, impétueux, féroces, écumants, « avides de curée » qui, en un instant, ne reconnaissent plus ni n’entendent plus leur maître. Devant eux,
il n’est plus qu’une proie à traquer, attaquer, déchirer, dépecer. Voilà même que, « dressés autour de lui, museaux fouissant son corps » jusqu’à ce qu’ils n’aient « plus rien à mordre ». (...)

(...) les paroles que profère Diane, au moment où elle transforme Actéon en gibier, pour le punir de l’avoir surprise nue, ne laissent aucun doute : « Va raconter que tu m’as vu sans voile ! Si du moins, tu le peux. » Rien n’est plus clair : cette impossibilité de dire qui implique l’interdiction de représenter a pour fin de dénier bien sûr ce qui a été vu mais aussi l’insatiabilité du désir qui fait voir. (...)

Si rien avait une forme ce serait cela / Annie Le Brun / Gallimard 2010

Diane & Actéon

Dispositif de treize pièces
Papier, techniques mixtes



Du calme Diane du calme ! / 230 x 252 cm

CACCIA / 113 x 87 cm
Pulsions / 100 x 100 cm
Une chasse en cache une autre / 206 x 100 cm
Harpya, Canaché, Uribasos & Ptérélos / 100 x 150 cm
WHOUAF !!! / 140 x 100 cm
maintenant, ... / 100 x 128 cm
VATUMAVU / 220 x 100 cm
33 clebs / 150 x 35 cm
Le chant / 100 x 148 cm
MARIÉS / 200 x 200 cm
MAN (Mise A Nue) / 100 x 213 cm
Ferdinand / 200 x 115 cm
Actéon, victime d’une erreur de la Fortune, fut le premier malheur de son grand-père Cadmos. Le jeune Actéon, au soir d’une fructeuse journée de chasse, propose à ses compagnons d’interrompre leurs ébats et, se promenant seul dans les fourrés, il s’égare involontairement dans une vallée consacrée à Diane, la déesse de la chasse. Au fond de la vallée, une grotte naturelle alimentée par une source vive sert de lieu de détente à la déesse et à ses compagnes, après la chasse. C’est là que l’infortuné Actéon surprend la déesse en train de se baigner. Sans attendre, la déesse furieuse punit Actéon, involontairement indiscret, en le métamorphosant en cerf.
Actéon, conscient, mais incapable de parler, meurt lacéré par la meute de ses propres chiens, qui s’acharnent sauvagement sur lui, en présence de ses compagnons de chasse, qui ignorent tout de son identité. Cette cruelle punition aurait enfin apaisé la colère de Diane.

OVIDE, MÉTAMORPHOSES, LIVRE III
[Trad. et notes de A.-M. Boxus et J. Poucet, Bruxelles, 2006]
Légendes thébaines  : Fondation de Thèbes - Actéon (3, 1-252)

La montagne était imprégnée du sang de divers fauves abattus ; déjà le milieu du jour avait contracté les ombres des choses et le soleil était à égale distance de ses deux bornes, lorsque la voix paisible du jeune homme du pays des Hyantes hèle ses compagnons de chasse, dispersés dans des coins écartés. « Mes amis, nos filets et nos traits sont trempés du sang des bêtes, notre journée a été assez comblée.
Demain, sur son char, couleur de safran une autre Aurore ramènera la lumière, nous reprendrons notre tâche.
En ce moment, Phébus, au centre des extrémités de la terre, fend le sol des campagnes de ses chauds rayons.Faites une pause maintenant, et relevez les filets noueux ! » Les hommes exécutent les ordres et interrompent leurs activités. Il était une vallée abondant en épicéas et en cyprès élancés, nommée Gargaphie, et consacrée à Diane à la robe retroussée.
Tout au fond de cette vallée se trouve une grotte boisée, qui ne doit rien à l’art : la nature, par son génie propre, avait imité l’art ; en effet, dans la pierre ponce vive et le tuf friable, elle avait dessiné une arcade naturelle ; sur la droite chante une petite source à l’onde transparente et un large creux est entouré d’une bordure de gazon.
Là la déesse des forêts, lassée après la chasse, avait pour habitude d’inonder de cette onde limpide son corps virginal.
Une fois dans la grotte, elle remit à la nymphe chargée de ses armes, son javelot, son carquois et son arc détendu ; une autre tendit les bras pour recevoir la tunique de la déesse dévêtue ; deux autres délacèrent les lanières de ses pieds ; plus habile que les autres, Crocalé l’Isménienne, même si sa propre chevelure était flottante, ramassa dans un noeud les cheveux de Diane épars sur sa nuque.
Néphélé, Hyalé et Rhanis, ainsi que Psécas et Phialé
puisent de l’eau et la déversent de leurs urnes pleines.
Pendant que la Titanienne se baigne ainsi dans l’onde familière, voici que le petit-fils de Cadmos, qui avait reporté sa chasse, s’aventure d’un pas mal assuré dans cette forêt inconnue et parvient au bois sacré ; ainsi le portait son destin.
Dès qu’il fut entré dans l’antre ruisselant de l’eau de la source, les nymphes dénudées, dans l’état où elles étaient, aperçurent le héros, se frappèrent la poitrine, emplirent le bois de hurlements soudains, puis, faisant cercle autour de Diane, la protégèrent de leurs corps. Cependant, la déesse, plus grande qu’elles, les dépasse toutes d’une tête. La couleur des nuages teintés par le soleil qui les frappe directement ou celle d’une aurore empourprée ressemblait au teint du visage de Diane, surprise sans vêtement.
Celle-ci, bien qu’entourée du groupe de ses compagnes, se dressa cependant de côté, tourna la tête en arrière et, comme si elle avait voulu avoir ses flèches prêtes, elle prit l’eau à sa portée et la jeta à la figure de l’homme, répandant sur ses cheveux des ondes vengeresses.
Puis elle ajouta ces paroles qui annonçaient sa ruine future : « Maintenant raconte que tu m’as vue, sans un voile, si tu peux raconter, libre à toi » ! Et sans menacer davantage, elle donne à la tête inondée les cornes d’un cerf vif, allonge son cou, termine en pointes ses oreilles, transforme ses mains en pieds, ses bras en pattes effilées, et couvre son corps d’une peau tachetée. Elle lui ajoute aussi la crainte : le héros, fils d’Autonoé, s’enfuit et s’étonne d’être si rapide dans sa course même.
Mais lorsque qu’il aperçoit son visage et ses cornes dans l’eau, « Malheur à moi ! » s’apprêtait-il à dire.
Mais aucune parole ne suivit ; il gémit ; ce fut son seul langage ; et des larmes coulèrent sur un visage qui n’était pas le sien ; seul son esprit ancien subsistait. Que faire ? Allait-il regagner sa demeure et le toit royal ? Allait-il se cacher dans la forêt ? La honte lui interdisait une possibilité, la crainte l’autre.
Il hésite, ses chiens le voient ; et Mélampus et le subtil Ichnobates par leurs aboiements déclenchèrent le signal, Ichnobates, le Gnosien, et Mélampus, de race spartiate.
Ensuite les autres se précipitent, plus vite que l’air rapide, Pamphagos et Dorcée et Oribasos, tous venus d’Arcadie, le vaillant Nébrophonos et le farouche Théron et Lélaps, puis Ptérélas efficace à la course, et Agré au flair très utile, le fougueux Hylée récemment blessé par un sanglier, la chienne Napé, née d’un loup et Péménis, qui avait suivi des troupeaux, ainsi que Harpyia, accompagnée de deux chiots, et Ladon de Sicyone avec son ventre maigre, Dromas, Canaché, Sticté, Tigris et Alcé, Leucon et son poil de neige, Asbolus à la robe noire, le très vigoureux Lacon et Aello, courageux coursier, et Thoüs et la véloce Cyprio avec son frère Lyciscé, et, distingué par une tache noire au milieu de son front blanc, Harpalos, puis Mélanée et la chienne Lachné au corps hirsute, et aussi, nés d’un père de Dicté mais d’une mère de  Laconie, Labros et Agriodos ainsi que Hylactor à la voix perçante et ceux qu’il est trop long de citer. Cette meute, avide de sa proie, poursuit le cerf à travers crevasses, rochers et pierres inaccessibles, là où le passage est difficile, là où il n’existe pas.
Il fuit à travers les lieux où souvent il avait été le poursuivant. Hélas ! Ce sont même ses propres serviteurs qu’il fuit.
Il aurait pu s’écrier : « C’est moi, Actéon, reconnaissez votre maître. » Son esprit ne trouve plus ses mots. L’air retentit d’aboiements. Mélanchétès porta à son dos les premières blessures, Thérodamas, les suivantes ; Orésitrophos s’acharna sur son épaule ; sortis plus tard, ils avaient pris les devants par des raccourcis, à travers les montagnes. Tandis que ces chiens bloquent leur maître, le reste de la meute se rassemble et tous les crocs se portent sur le corps.
Déjà la place manque pour les coups ; la victime gémit et le son ainsi émis, qui n’est pas d’un homme, mais qui n’est pas non plus d’un cerf, remplit les taillis familiers de lamentations plaintives.
Suppliant, les genoux fléchis, et avec l’air de quelqu’un en prière, il tourne en tous sens son visage muet, comme il tendrait ses bras.
Par ailleurs, ses compagnons inconscients excitent la meute rapide, avec leurs cris habituels, et des yeux cherchent Actéon ; et comme s’il était absent, à l’envi ils crient « Actéon  » - à son nom, lui bouge la tête - , ils déplorent son absence et son peu d’empressement à contempler la proie qui s’offre à lui.
En fait, il voudrait être absent, mais il est présent ; et il voudrait voir, plutôt qu’éprouver les morsures sauvages de ses chiens.
Ils l’entourent complètement et, le museau plongé dans son corps, ils lacèrent leur maître vivant sous l’image trompeuse d’un cerf.
Et seule la fin de sa vie, suite à d’innombrables blessures, apaisa, dit-on, la colère de Diane, la déesse au carquois.