MANFRED HEITING magazine XXI

MANFRED HEITING
magazine XXI - AVRIL/ MAI / JUIN 2010

par Michel Guerrin

Nous sommes sur les hauteurs de Malibu, cet interminable balcon doré que Los Angeles déploie sur la façade Pacifique. La route serpente entre les villas californiennes, taillées au cordeau. Le quartier est peuplé d'acteurs de cinéma et de hippies. Il fait 30°C, mais l'air circule.
La voiture pile devant une maison masquée par une haie d'arbres et de plantes: cyprès, oliviers, bambous, bougainvilliers, citronniers, palmiers, fleurs de la passion ... Des effluves de chèvrefeuille, jasmin, lavande et romarin s'entremêlent.
La propriété est fragmentée en petites maisons plantées dans la pente. Une piscine, étroite comme un canal, est remplie d'eau purifiée à l'ozone. Une piscine bio. Où que porte le regard, nulle habitation. Juste le ciel bleu, la verdure et l'océan.
« Bienvenue en petite Provence! » Un grand gaillard en bermuda et polo s'approche. La tignasse est blanche comme la barbe, taillée sec. Le sourire est généreux, le bonhomme volubile.
Manfred Heiting adore parler. Il peut passer une heure à raconter comment il a fait venir d'Allemagne les matériaux qui lui ont servi à aménager la villa, où il s'est installé en 2001 avec sa femme, Hanna.
Mais, surtout, il aime parler de photographie. Il vit dedans depuis cinquante ans. A 67 ans, cet Allemand a été l'un des quatre ou cinq plus importants collectionneurs de photographies au monde. Après avoir vendu son bien au musée des Beaux-Arts de Houston (Texas), il enrichit désormais une deuxième collection, des livres illustrés de photographies. Il possède déjà vingt mille ouvrages. Encyclopédique, sa nouvelle collection vient rappeler que le livre - on l'a un peu oublié - a longtemps été la première façon de découvrir et regarder des images. Ses premiers ouvrages illustrés datent du XX' siècle, les plus récents des années 2000. Signé de Daguerre, le plus ancien a été imprimé en 1839. L'inventeur du daguerréotype y décrit son procédé. Manfred Heiting possède un album du voyageur Maxime du Camp, une bible illustrée en photos, un ouvrage de 1887 qui abrite la première reproduction d'une image. Mais l'essentiel de sa collection tourne autour de la modernité du XX' siècle. De 1920 à 1950, le livre de photographie est roi, prolifique, inventif, audacieux. Il s'en publie parfois à quelques exemplaires, parfois à plusieurs centaines de milliers.
Ce passage entre deux siècles, Manfred Heiting le résume d'une formule: « Si vous tapez sur la tête de quelqu'un avec un livre du XIX', la personne est morte; si vous tapez avec un livre du XX', c'est le livre qui est mort. »

UN ILÔT D'ÉRUDITION

Vingt mille livres sur la photographie, on peut en trouver sans problème ailleurs. Mais un ensemble de cette qualité, pimenté de nombreux ouvrages rarissimes, documentés par un propriétaire savant et acharné qui sait ce qui lui manque encore, cela n'existe nulle part ailleurs. Ni chez un particulier ni dans une bibliothèque publique.
« Personne au monde ne fait ce job comme je le fais! » dit Manfred Heiting, venu s'installer à Los Angeles car « l'endroit est sec, frais la nuit, avec de l'air » ce qui « est parfait pour moi, pour les photos et pour les livres ». Quant à la grande faille et au risque sismique, la bibliothèque est prévue pour « résister à un tremblement de terre de niveau 6,5 sur l'échelle de Richter ».
Dans la pénombre de sa maison, îlot d'érudition monacale posé au milieu d'une Californie hédoniste, s'alignent les trésors. Des collectionneurs de Paris, Tokyo, New York, Berlin ou Zurich, se damneraient pour que l'Allemand de Malibu leur vende son exemplaire de Facile, un ouvrage culte du surréalisme, publié en 1935, qui associe des poèmes de Paul Eluard à des photographies de Man Ray. « Les Français sont fous de ce livre », s'amuse-t-il.
En fait, Manfred Heiting possède trois exemplaires de Facile. Le premier est classique. Le deuxième intrigue: il possède une couverture flexible en lamelles de bois. Le troisième épate : c'est le numéro 2 sorti de l'imprimerie. Signé à la main par Eluard et Man Ray, son état est parfait et il contient une épreuve originale du photographe américain.
La question, avec Manfred Heiting, n'est donc pas de savoir s'il possède tel livre, mais combien d'éditions différentes de chaque livre.
Il existe, par exemple, une douzaine d'éditions du mythique Américains de Robert Frank, paru en 1958. Après un texte épique signé Jack Kerouac, le photographe fait défiler, comme en un road movie en noir et blanc, l'envers visuel, désenchanté et mélancolique d'un pays disloqué. L'ouvrage tranche avec l'imagerie flamboyante et conquérante des Etats-Unis qui donnera naissance à la société de consommation. Heiting possède toutes les éditions des Américains, même celle en chinois.
Il conserve aussi vingt-deux éditions différentes de livres d'Eugène Atget, immense photographe de Paris, des taudis de banlieue ou des vestiges de Versailles, au tournant des XIX' et XX' siècles.
Il possède également un exemplaire, signé par l'auteur, de l'Electricité de Man Ray. Ce fascicule publicitaire, réalisé en 1931 pour la Compagnie parisienne de distribution d'électricité, contient dix rayogrammes - des objets domestiques posés à même le papier photographique et qui laissent leur trace après impression' dans la chambre noire.


« Si vous tapez sur la tête de quelqu'un avec un livre du XIXe, la personne est morte; si vous tapez avec un livre du XXe , c'est le livre qui est mort. »


Il détient les trois éditions de Banalité, un livre bien allumé, publié en 1930, qui associe des poèmes de Léon-Paul Fargue à seize photos surréalistes imaginées par Roger Parry à partir de ses rêves.
Terminons avec le plaidoyer massif et brutal de l'Allemand Albert Renger-Patzsch pour la beauté nette, frontale, froide et « objective », de notre monde. Die Welt sit scion (« Le monde est beau »), qui rassemble des vues d'objets en gros plan, mais aussi d'une vipère ou d'une fleur, se clôt sur des mains jointes comme en un appel à Dieu. Tout collectionneur se doit d'avoir au moins une des neuf éditions publiées en deux ans de ce best-seller de 1928. Heiting possède les neuf.

DES NOTES DE MUSIQUE

La vie de Manfred Heiting démarre en gris. Il naît en 1943 à Detmold, dans une Allemagne en ruine. Son premier souvenir visuel remonte à ses 4 ans, « Je me souviens des vêtements ternes, parce qu'il y avait pénurie de teinture. »
Le gamin habite à la campagne, à Osnabrück (Westphalie). Il se promène souvent dans la décharge, proche du domicile familial, où il récupère des morceaux de papier jetés par une imprimerie. Ils sont bleus, rouges, verts: « Je les garde parce qu'ils sont en couleurs. »
C'est sa première collection. Elle rejoint une préoccupation intime - la vie est belle, il faut la dévorer,
Elle préfigure aussi son travail de graphiste et designer. La deuxième, ce sera les timbres.
Manfred Heiting reproduit ce que l'on a vu cent fois chez d'autres: un collectionneur, un vrai, commence tôt, amasse tout, de façon compulsive, obsessionnelle. « Collectionner sérieusement est un travail à temps plein. Et vous ne pouvez le faire par intermédiaire. »
La photographie ? Il a pratique, adolescent, mais pas plus que tout un chacun. On se dit alors que son goût pour le graphisme lui a servi de pont vers l'image. On se dit aussi qu'il est né dans une Allemagne à la pointe de la photographie, dans un pays qui a inventé au début du XX· siècle la presse illustrée à grands tirages.
On se dit tout cela, mais on a tout de même du mal à comprendre comment cet Allemand s'est installé au coeur de ce bouillonnement qui a vu l'image passer, en quarante ans, de l'objet méprisé aux cimaises des musées. « De la cuisine à la table du maître », rigolait Robert Doisneau.
Disons-le donc en chiffres : Manfred Heiting a jadis acheté 300 euros des photographies qui, aujourd'hui, valent 100000 euros pièce en salle des ventes.
C'est en 1965 que l'Allemand prend conscience que la photographie peut être bien autre chose qu'une reproduction dans un journal ou un livre. Du jour du déclic, il se souvient parfaitement. Car il sera le fruit d'une engueulade monumentale.
Recruté à 22 ans comme graphiste par la société Polaroïd, célèbre pour ses appareils à développement instantané, Manfred Heiting travaille alors à Amsterdam où il imagine le packaging de l'appareil SX70, que des millions de gens vont utiliser pour photographier leur copine en petite tenue ou la réunion familiale. Il conçoit aussi des campagnes de publicité.
Pour réaliser une mise en pages, il découpe aux ciseaux le tirage d'un paysage américain et le punaise au mur. Rien de plus normal: pour un designer, la photo est un rectangle de papier que l'on triture entre les doigts, que l'on plie, un matériau comme de la pâte à modeler. Problème:  l'auteur de l'image l'apprend.
Et, de Boston, appelle Heiting: « Ne recommence jamais ça ! » Au bout du fil, Ansel Adams est furieux. Célèbre pour ses paysages grandioses et lyriques de l'Ouest américain, ce photographe capable de faire surgir de son laboratoire des gris et des noirs aux nuances infinies va jouer de 1930 à 1970 un rôle central dans la reconnaissance de la photographie comme art. Sa sincère colère amène Manfred Heiting à réaliser qu'une image a un auteur, qu'une image a une histoire.
Aujourd'hui encore, il se souvient des mots d'Ansel Adams: « Le négatif, ce sont les notes de musique; le tirage,c'est l'interprétation de cette musique. Vous n'avez rien à faire avec les notes, vous écoutez l'interprétation. » Si le négatif est la base, le tirage constitue l'original. Et chaque tirage est toujours différent d'un autre.

COLLECTIONNEUR, PAS DÉCORATEUR

C'est avec ce principe en tête que, trois ans plus tard, en 1968, Manfred Heiting achète sa première photo. Une image d'Ansel Adams, bien sûr. En fait, la plus célèbre:  Moonrise. Prise le 31 octobre 1941 à 16 h 05 exactement, elle représente la petite ville d'Hernandez au Nouveau-Mexique (Etats-Unis). La photo fascine par son côté irréel, mélange de noirceur et de luminosité. Le ciel est d'encre, animé par un horizon très blanc et la lune qui monte. Adams interprète la réalité par son sens du tirage, poussant loin les contrastes.
Manfred Heiting gagne 900 dollars par mois. Il achète 360 dollars son tirage de Moonrise. Sur les soixante dernières années, cette image a été tirée à des centaines de milliers d'exemplaires, sur cartes postales, en posters, dans la presse et les livres.
C'est le premier pas. Il alimente ensuite sa petite collection en gardant simplement les photos qu'il a l'habitude de jeter à la fin d'un travail. Il côtoie des dizaines de photographes pendant ses dix-sept années à Polaroïd. Son poste est stratégique. Ceux-ci lui donnent de nombreuses épreuves.
Puis, il passe chez American Express, où il reste dix ans. Responsable des relations publiques et du magazine Expression, diffusé en quatorze éditions et envoyé aux deux millions de détenteurs de la carte de crédit, il continue d'amasser les images.
Aujourd'hui, il dit qu'il n'est pas vraiment collectionneur durant les  premières années: « Tant que vous pensez à vos murs pour y accrocher des images dessus, vous ne faites que de la décoration.» Ce qui est exact.
Les grands collectionneurs n'ont quasiment pas d'images au mur. Leurs épreuves sont conservées dans des meubles aux tiroirs de fer, dans des pièces climatisées, à l'abri de la lumière et des variations de température ; et ils ne les manipulent qu'avec des gants de coton blanc pour ne pas risquer de les abîmer.
Manfred Heiting a 32 ans quand il se met sérieusement à acheter des photographies. Une exposition en 1975 de l'Américain Paul Strand, peut-être le premier photographe moderne, à la fin des années 1910, le convainc de se lancer. Paul Strand en a assez que la photo singe la peinture avec ses effets de flou sur la campagne marécageuse ou sur le corps nu et ambré d'une femme potelée. Il veut être net, il veut des noirs et des blancs, des angles, des lumières qui découpent l'espace percutant de la ville.
Il photographie sans ménagement - pour elle et pour le spectateur une vieille femme aveugle en gros plan. Heiting est impressionné.

QUATRE MILLE ÉPREUVES VENDUES

Il se met à acheter beaucoup dans  les ventes publiques, à New York ou  à Londres, les deux places fortes du marché. La première est riche de ses acheteurs fortunés, la seconde détient un impressionnant grenier d'images. Sa collection se nourrit de tous les genres et de toutes les époques ; de l'inventeur anglais Talbot qui crée, en 1840, le tirage reproductible, jusqu'à Andreas Gursky, un as allemand du grand format coloré et qu'affectionnent les yuppies.
Comme tout bon collectionneur,  Manfred Heiting ne cherche que des  épreuves originales tirées dans la foulée de la prise de vue. Il lui arrive de payer le prix fort. Son acquisition la plus chère est à 220000 dollars : il s'agit, en 1993, d'un tirage au platine qui représente la belle Italienne  Tina Modotti dans les années 1920 par son amant, le photographe américain Edward Weston, un puritain très coté.
Manfred Heiting dit avoir acheté vingt photographies pour de 50000 dollars chacune. Mais la majorité de sa collection lui coûte entre 500 et 2 000 dollars pièce. Quand les prix s'emballent, à partir du début des années 1990, et que l'argent lui manque, il revend - des photos acquises 500 dollars, qui trouvent preneur à 15000 ou 20000 dollars - afin d'acheter mieux.

Sa bibliothèque est divisée en trois espaces. Dans le premier, se trouvent les livres les plus rares des plus grands photographes. Regardons juste à la lettre A. Voici Ansel Adams, suivi d'Eugène Atget, puis d'Avedon, puis...

Très vite, il s'essouffle, n'arrive pas à suivre la hausse des prix. «Il y a deux ou trois photos de Paul Strand dont je rêvais mais à 300000 euros l'épreuve, non, je n'avais pas cet argent.» Le collectionneur sent qu'il arrive au terme d'une aventure. Il possède de belles choses dans le contemporain, mais, là aussi, il voit les limites: « Les papiers s'appauvrissent, les tirages se standardisent, devenant des produits de laboratoire sans âme et sans histoire. » Il arrête d'acheter de la photoconsumériste en 2000, date symbolique qui voit le numérique supplanter l'argentique. Et vend son trésor de quatre mille épreuves en 2002 au Museum of Fine Arts de Houston (Texas) pour 50 millions de dollars. Ce qui pose assez bien que Heiting n'est pas un plaisantin. « Comme chacun sait, vous ne pouvez emporter avec vous ce que vous avez construit », dit-il. Les grands collectionneurs refusent souvent de transmettre leurs centtaines ou millier de pièces à leurs héritiers. Par peur de la dispersion, ils préfèrent vendre à une institution ou à un musée. Pour eux, une collection est un bloc. Maintenir à travers le temps la cohérence de l'ensemble, c'est se donner une deuxième vie, c'est aussi permettre aux spécialistes et historiens de juger de la pertinence d'un oeil, de cerner l'originalité d'un regard.
Ses photos vendues, Heiting s'interroge. Que faire, maintenant?  « Le tour du monde ? »  Non: « J'avais une passion, la photographie. Mais j'éprouvais autant de plaisir, sinon plus, avec les livres. » Il bascule, passe de l'univers du tirage à celui du papier.
Le saut est naturel. Dans sa quête, tout collectionneur d'épreuves s'est nécessairement bâti une solide bibliothèque spécialisée afin de référencer techniques, auteurs et images. Tout collectionneur a également appris que « de nombreuses images importantes de photographes ont disparu en tant qu'épreuves et ne sont connues que par leur reproduction dans des livres ou catalogues. »
Enfin, le papier du livre crée «moins de contraintes financières et de problèmes d'assurance ». Pratiquement, Manfred Heiting achète des livres de photo depuis plus de quarante ans; son premier achat date de 1967. D'une collection l'autre, il raisonne avec la même obsession de l'objet. Pour un bon livre de photo, il faut un bon photographe, de bonnes photos mais, surtout, une mise en pages inventive: la couverture doit surprendre, l'impression être impeccable. « Le livre qui empile les bonnes images m'ennuie. »

DANS SA BIBLIOTHÈQUE, LA CURIOSITÉ DU MONDE

Pénétrons dans sa bibliothèque, quatre pièces aux murs couverts de rayonnages en teck importé du Canada. Le bois épouse les fantaisies architecturales de chaque pièce, littéralement tapissée jusqu'aux coins, recoins et même arrondis.
Sur chaque planche, des livres couverts d'une protection en polyester qui laisse voir leur couverture. Tous portent un numéro d'inventaire. Les ouvrages les plus précieux sont placés dans des boîtes de carton, gris et épais. Ces boîtes sont fabriquées, selon la nécessité, par l'assistant de Manfred Heiting, avant d'être placées sur les rayons, à l'abri de portes vitrées ou en bois.
Le classement, à plusieurs entrées, mêle auteurs, pays, genres et formats. L'important, comme dit l'adage, est que le propriétaire s'y retrouve. C'est le cas. Je demande un titre à Manfred Heiting. Il consulte sa base de données sur ordinateur à écran géant puis, sans hésitation, se dirige à grands pas vers la bonne étagère. Muni d'une pincette spéciale, pour ne pas briser la reliure de l'ouvrage, il extrait alors délicatement l'objet recherché.
Sa bibliothèque est divisée en trois espaces. Le premier, le Saint des Saints, est froid et climatisé. Il s'agit d'une pièce: « Mon paradis », dit Heiting.
Au centre, une grande table de bois nu. Sur les murs, une petite vingtaine d'appareils photographiques. Quelques tirages encadrés aussi, dont  le fameux portrait de Winston Churchill par YousufKarsh. Mais, surtout, ici se trouvent les livres les plus rares des plus grands photographes de l'histoire.
Regardons juste à la lettre A.
Voici d'abord Ansel Adams, suivi d'Eugène Atget, puis d'Avedon, puis ...
Le deuxième espace, dédié au dada de Manfred Heiting, livre en creux une belle part de la personnalité du collectionneur, de sa curiosité, de sa méticulosité aussi. Ici, il n'est pas donné de prime à l'auteur des images, et donc à son originalité esthétique. Tout se joue sur le contenu documentaire. Rayon après rayon, on plonge dans les méandres de l'histoire du monde et des époques. Classés par pays, des milliers d'ouvrages parlent de tourisme, de géographie,
de voyages et d'histoire. Dans cette éruption, l'Allemagne des années 1920 à 1950 est formidablement représentée, tout comme les Alpes. L'intention de Heiting? Saisir comment on s'habille, on mange, on s'aime, on s'amuse, on se coupe les cheveux, on décore sa maison à travers le monde. Découvrir à quoi ressemble un supermarché, un garage, un restaurant de village, un hôtel, une usine. Cerner l'évolution d'un paysage, d'un lotissement, d'un centre urbain, d'une rue, d'un bord de mer.
Un passionné de photographie ne s'intéresse, a priori, qu'aux grands artistes. Pas Manfred Heiting: « Je suis persuadé que la photo ne peut exister par elle seule, elle doit entrer en résonance. Cela m'excite de trouver des combinaisons. »
Le dernier espace, le troisième, est le plus beau. Une rotonde de quatre mètres de hauteur abrite les livres ... de livres. Austères répertoires, précieux listings et rares ouvrages thématiques sont regroupés dans ce havre. La mémoire des oeuvres vouées à la destruction par le régime nazi - dont le travail de photographes juifs, comme Moholy-Nagy, André Kertész ou Brassaï ... - a ici survécu et se trouve répertoriée en quatre volumes. Un ouvrage dresse, de 1919 à 1933, la liste de toutes les publications berlinoises sur la photographie, le designet la publicité, un autre recense les publications d'entreprises, de 1945 à 1965, aux Pays-Bas.

Heiting ne veut pas de reliures cassées, de couvertures fatiguées, de jaquettes manquantes ... Un livre digne de son intérêt est un tout, qui, défini en vingt huit critères, doit tendre à la perfection.

VINGT MILLE « CARTES D'IDENTITÉ »

Ce qui intrigue, quand Manfred Heiting fait défiler les pages sur son ordinateur, c'est que chaque livre possède une véritable «carte d'identité» illustrée par sa couverture. Amoureux de l'objet, le collectionneur a défini vingt-huit critères qui lui permettent de radiographier ses ouvrages: l'importance du photographe, des images, du contenu, la mise en pages, la typographie, le procédé d'impression, la couverture, la jaquette si elle existe, le numéro d'exemplaire, l'éditeur, l'imprimeur, la dédicace ou son absence, la provenance, le nombre d'éditions avec leurs particularités, la diffusion, l'état ...
Manfred Heiting ne cherche, bien sûr, que des livres impeccables. Il les veut exactement en l'état où le public a pu les acheter à leur sortie voici quarante, cinquante ou cent ans. Trouver des ouvrages qui n'ont pas souffert du temps, tel est son Graal. «Il n'y a pas de rareté du livre de collection, il y a rareté des livres que je cherche », dit-il. Il ne veut pas de reliures cassées, de pages déchirées, de couvertures fatiguées, de jaquettes manquantes ... Un livre digne de son intérêt est un tout, qui, défini en vingt-huit critères, doit tendre à la perfection.
Cette approche, d'une exigence absolue, l'éloigne de la logique des bibliothèques. Même des plus prestigieuses : « Elles s'intéressent au contenu des livres tandis que, moi, je m'intéresse aux objets qui ont un contenu. »
Conseiller de la puissante fondation Getty, qui trône sur une colline proche de Los Angeles et possède des milliers de livres dans son département de photographiil note que ses responsables ne connaissent que les titres et les références basiques de leur fonds.
Le Getty, explique-t-il à l'appui, possède trois exemplaires d'un livre rare de l'artiste russe El Lissitzky (1890-1941), roi des avant-gardes. « Mais il faut savoir s'il y a une jaquette ou pas, si elle est en tissu, en parchemin, avec une image dessus, si le livre est logé dans une boîte, s'il s'agit de la première ou de la sixième édition, s'il y a le même nombre de pages, si les photos sont dans le même ordre ... Tout cela est important. »
Il ajoute que nombre de bibliothèques de par le monde ont jeté les jaquettes, à partir des années 1960, pour faciliter le rangement. « Sans jaquette, le livre est comme amputé. On ne sait si l'auteur et l'éditeur ont opté pour une photo, s'il y a un titre et comment il est présenté. »

« CE SONT LES LIVRES QUI ME TROUVENT »

Comme un chasseur de primes, Heiting sait très exactement ce qui lui manque. Les 873 ouvrages absents de sa collection sont fichés dans sa base de données. « Ils existent quelque part, même si je ne les ai pas tous vus. » Y-en a-t-il un qui lui tienne plus à coeur que les autres ? Il cite immédiatement Beyond this Point, un ouvrage publié en 1929. Francis Joseph Brugoière, son auteur, était un photographe moderne américain, resté méconnu, qui jouait de la lumière et de l'abstraction. «Je l'ai déjà sans la jaquette, mais c'est si important de l'avoir avec. Je trouverai, même s'il va y avoir du sport. .. »

La réputation de Heiting est telle qu'une vingtaine de personnes, aux quatre coins du monde, l'alertent immédiatement en cas de pêche miraculeuse. « Ce sont les livres qui me trouvent, plutôt que le contraire », dit-il. Il n'achète jamajs à l'aveugle et examine scrupuleusement ses éventuelles acquisitions. Trois fois par an minimum, il sillonne le monde pour rencontrer des libraires, assister à des ventes aux enchères, écumer les foires de Leipzig ou de New York et rendre visite à des descendants de photographe. Il consulte aussi les archives d'imprimeurs de l'entredeux- guerres pour repérer des ouvrages dont il ne soupçonnait pas l'existence. «L'Allemagne desannées 1930 comptait autour de cinq cents éditeurs, mais seulement cinq imprimeurs importants. Autant éplucher les documents de ces derniers.» .
Il dépouille aussi les revues illustrées, comme Broom, un magazine d'avant-garde américain dans lequel Man Ray avait publié dès 1922. « L'avant-garde a tellement bougé, elle a tellement été disloquée, il faut la suivre ... »
Dans sa course à la perle rare, les fausses pistes sont nombreuses. Des journaux ont, par exemple, annoncé la publication de livres qui, finalement, n'ont jamais vu le jour. « J'ai passé beaucoup de temps à courir après des livres qui n'existaient pas. »
Ce fut notamment le cas quand Manfred Heiting se mit à la recherche d'une deuxième édition de FotoAuge, un ouvrage expérimental de 1929 du théoricien allemand Franz Roh, qui haïssait toute image rappelant la peinture et usait de collages afin de perturber la lecture.
Il y a aussi le cas de ces livres publicitairement déclinés dans des éditions remaniées à seule fin d'attirer le chaland. Tel est le cas de Man Ray photographs 1920-1934, de James Thrall Soby, dont seule la jaquette a changé pour la deuxième édition.
Dernier problème, ces milliers de professionnels et bibliophiles
éclairés qui mettent en avant l'auteur du texte, le sujet, l'éditeur et l'imprimeur mais négligent souvent de mentionner l'auteur des images. «Le nombre de fois où j'ai demandé à un libraire s'il avait un livre de Cartier-Bresson ou Brassaï et qu'on m'a répondu: "Qui en est l'auteur?" »
Heiting a un terrain de chasse privilégié: les avant-gardes de l'entre-deux-guerres. A ses yeux, trois pays sont rois: l'Allemagne avec son école du Bauhaus, la France et le surréalisme, l'ex-URSS avec le constructivisme et la propagande.

ENTRE LES DEUX GUERRES, LE BOUILLONNEMENT EUROPÉEN

On a, aujourd'hui, du mal à imaginer la profusion et la diversité
des ouvrages créés dans ces pays, alors en plein tourbillon artistique. Les couvertures les plus audacieuses, parfois même en relief ou en métal, rivalisent avec une typographie toujours inventive et élégante. Les blancs entre deux photos sont maîtrisés, l'impression se fait en héliogravure, les à-plats sont en couleurs. Les imprimeurs disposent de machines performantes et des centaines d'éditeurs, appuyés par des graphistes imaginatifs et des réseaux de distribution efficaces,  se disputent leurs faveurs pour répondre à la demande d'un public friand de découvertes.
L'Allemagne, portée par ses écoles dans lesquels art et industrie font bon ménage, est sans doute le pays le plus imaginatif. C'est aussi le plus en avance, aussi bien en technique, pour l'impression des images, qu'en diffusion - un prix unique du livre est mis en place dès 1898. C'est enfin un pays dont on connaît exactement et dans le moindre détail toute la production éditoriale de 1898 à 1952.
Quand on pense qu'Albert Renger Patzsch publie deux cents livres, dont certains à des centaines de milliers d'exemplaires ... Manfred Heiting est en train de boucler une somme sur tous les livres allemands qui ont eu recours à la photographie, notamment ceux consacrés à l'architecture et à la propagande. Il ne les a pas encore tous dans sa collection, mais il aime montrer un gros album de famille nazie, daté de 1940, où, page après page, défilent les vues familiales et heureuses. Il dispose, pour son projet, de trois mille reproductions de couvertures. Douze personnes ont rédigé les textes destinés à accompagner les vingt-huit thèmes illustrés retenus. L'ensemble compte cinq cents pages.
Mais c'est en ex-URSS que le livre de propagande est le plus sophistiqué. Heiting en possède des centaines, avec de grands photographes comme El Lissitzky ou Alexandre Rodchenko mais aussi Robert Capa, le photoreporter d'origine hongroise, cofondateur de l'agence Magnum. Selon lui, André Breton poète et théoricien du surréalisme, a fort probablement joué un rôle dans l'intérêt de Staline pour la propagande par l'image et le livre : «Breton s'est rendu au tout début des années 1930 à Moscou. Là, il est tombé sur des livres illustrés, petits et mal imprimés. Il a fait comprendre au régime stalinien que la photo était un support plus efficace que les mots.
Après sa visite,je l'ai remarqué, les livres sont devenus plus grands et de meilleure qualité, avec un design sans égal: collages et montages d'images, rabats de couverture, dépliants, couverture en relief, usage du noir et du rouge ... »
Dans l'entre-deux-guerres, un tirage de vingt mille exemplaires est un minimum. On se dit que, pour un collectionneur, la collecte doit être facile. Ce serait négliger un obstacle de taille: le chaos de la période. «80 % des livres allemands ont été détruits et brûlés par le régime nazi; à ces pertes, il faut ajouter les ravages de la guerre et des bombardements.»
Nombre d'ouvrages innovants et de propagande sur les Jeux olympiques de 1936 ont ainsi disparu. En ex-URSS, la guerre a également  été destructrice, et le pays reste aujourd'hui difficile d'accès
au chasseur de perles du passé. En France, tout existe, tout est trouvable, et le collectionneur peut s'appuyer sur un réseau de bibliophiles.
Mais il est difficile d'y cerner la production. Les archives du grand imprimeur
français Draeger - «On n'a pas fait mieux» - ont été dispersées en 1984. Une partie de celles-ci a été revendue en 1990 à l'hôtel Drouot. «Quand je pense que Draeger établissait deux ou trois copies de listings de ses livre,s imprimés ... » Manfred Heiting a tout de même collecté soixante-trois livres différents signés de Laure Albin-Guillot. « Mais il reste encore beaucoup de créations inconnues de cette photographe, et de nombreuses maquettes d'ouvrages non publiés.»

AU JAPON, DES LIVRES QUI RACONTENT DES HISTOIRES

Outre le trio Allemagne, France et URSS, le pays qui compte le plus pour Heiting est le Japon, des années 1960 à 1980. plus de mille ouvrages autour de ce thème figurent dans sa bibliothèque, tous quasi inconnus en France. Production et inventivité, notamment dans la mise en pages, sont alors sans égal, assure-t-il avec émotion. «Pensez au photographe Daido Moriyama qui a publié cent cinquante livres! Et quatre cent cinquante pour Araki! Vous trouvez dans ces ouvrages des images que l'on ne verra jamais dans les expositions. Pourquoi? Parce  que le Japon n'est pas un pays de musées, mais de livres. Les photos existent individuellement en Occident.
Au Japon, les livres sont faits pour raconter une histoire. Le récit prime et le lecteur a besoin de voir toutes les images pour comprendre ce qu'on lui raconte, comme si lui-même se trouvait derrière l'appareil.»
Enflammé, Manfred Heiting poursuit: «Quand Nobuyoshi Araki décrit en images son voyage de noces, qui se finit sur la nuit d'amour avec sa femme, il ne lâche pas son appareil, afin que le lecteur ait l'impression d'être dans le lit à sa place.»
Un des livres les plus célèbres et les plus diffusés de l'histoire japonaise traduit cette préoccupation du récit. The Map, de Kikuji Kawada, a été publié le 6 août 1965, le jour du vingtième anniversaire du bombardement d'Hiroshima. L'ouvrage,imprimé en héliogravure, contient,cent quatre-vingt-dix photos, dont vingt-trois reproduites sur des,pages s'ouvrant à la manière d'un,dépliant.
The Map est comme une carte de,la souffrance, l'allégorie d'une douleur,,qui ne s'arrêterait jamais. L'objet,,proche du tombeau, tient d'une,boîte noire et secrète. Influencé par,l'art brut et Dubuffet, admiratif de,Oe Kenzaburo, qui signe un texte,,le photographe Kawada ne présente, dans The Map que des images minérales, granuleuses, sombres. Elles n'illustrent rien, montrent souventpar fragments des murs détruits, des peaux brûlées, des quartiers anéantis. Au point que le lecteur ne sait pas bien ce qu'il voit tout en comprenant que la bombe nucléaire continue de ronger la vie.
A défaut d'être historien, Manfred Heiting en partage la démarche.
Il n'est pas un livre de sa bibliothèque auquel il n'ait au moins consacré une heure, pour élaborer sa «carte d'identité ». Découvrir un ouvrage donr on ne savait pas qu'il existait lui procure, dit-il, un plaisir supérieur à la possession. Le savoir qu'il détient est unique.
Emporté par sa passion du livre objet, il a dû maîtriser le processus de fabrication, les techniques d'impression, les variétés de papiers, les principes de tirage, l'histoire et les règles du design ... Il lui reste pourtant beaucoup à faire.

LE PLUS RARE ET LE PLUS CHER

Aucun ouvrage, aucune étude ne traitent de son domaine -large il est vrai - de façon exhaustive. Il existe bien quelques livres qui recensent les plus importantes publications de photos à travers le monde - notamment The Book of101 Books, réalisé sous la direction d'Andrew Roth, ou les deux tomes du Livre de photographies, une histoire, cosigné par le photographe et collectionneur Martin Parr et Gerry Badger. Mais ces travaux, soutient Heiting, sont lacunaires' autant par le nombre d'objets cités que pour les informations qu'ils contiennent. «Personne, par exemple, ne peut dire que tel livre existe en tant d'éditions. Et nul ne sait quel fut le premier. à comporter une jaquette ...
Tant qu'on ne tient pas la jaquette de certains livres entre les mains, on ne sait pas qu'il en existait une. » Manfred Heiting affirme s'être procuré la majorité de ses ouvrages pour des sommes allant de 50 euros à 10 000 euros. Il est plus discret sur le nombre de ceux qui lui ont coûté plus de 50 000 euros.
Son livre préféré est London, publié en 1909 par le photographe pictorialiste américain Alvin Langdon Coburn. «C'est le plus rare et le plus cher.» Mais, il est vrai, il cache une belle histoire. Devant nous, il tire le livre de sa boîte protectrice. Et se met à compter l'histoire de cet objet presque unique: «Quand Coburn a vu la première publication, qui comptait dix-neufphotos, il n'était pas content. Il a alors décidé de le refaire, mais comme il l'entendait.
La deuxième édition a été tirée, en tout et pour tout, à deux exemplaires: un pour l'éditeur Brooks, l'autre pour lui.»
L'exemplaire en sa possession est la copie de l'éditeur Brooks. Elle comporte vingt photos et non dixneuf, toutes signées de la main de Coburn, ce qui laisse sans voix. Le nom de l'imprimeur est gravé dans le cuir, en bas de la troisième de couverture.
Le coffret contient également une lettre de l'éditeur. Quand l'objet fut proposé à la vente voici quatre ans, il n'a pas hésité un instant : «Plusieurs institutions avaient demandé un délai avant de se décider. Le vendeur n'avait pas le temps d'attendre. Et moi non plus.»
Les spécialistes constatent une forte inflation du prix du livre de collection depuis cinq ans. Surtout depuis la parution du Livre de photographies, une histoire, de Parr et Badger, qui a créé un marché d'investisseurs à la recherche des ouvrages mentionnés dans la somme incomplète.
Manfred Heiting n'est pas de ce bois: «Je ne collectionne pas les livres faits pour le marché, je collectionne des livres qui, au moment où ils sont créés, sont faits pour l'artiste ou le public. Ce qui m'importe n'est pas d'avoir tel livre, mais de l'avoir pour telle raison.»

Manfred Heiting s'intéresse peu aux livres publiés après 1980, nivelés par le bas : « Les papiers manquent de richesse, l'impression est médiocre, la mise en pages se standardise, les photos s'enquillent sans texte. »

D'ailleurs, poursuit-il, tout collectionneur fortuné peut se procurer sans difficulté les livres cités dans le «Parr ». Tel est, par exemple, le cas d'un ouvrage du surréaliste Hans Bellmer. Publié en 1949 et accompagné
d'un poème de Paul Eluard, Les Jeux de la poupée est aujourd'hui une oeuvre très recherchée. De ses mains, Hans Bellmer a d'abord construit un pantin féminin articulé. Puis il l'a photographié dans des poses suggestives, propres à stimuler désir et fantasmes. Ce petit bijou, cité dans le« Parr» voici quatre ans, Heiting l'a acheté il y a vingtans.
Tout comme il s'est procuré de longue date un exemplaire d'Antlitz der Zeit (<< Le Visage de ce temps »), une création de 1929 du portraitiste allemand August Sander. «Ce livre vaut 800 euros si vous l'avez sans photo sur la couverture. Avec, le prix monte à 5000 euros. Et si vous l'avez dans sa boîte originelle, on arrive à 12000 euros.» Devinez lequel il possède?
Manfred Heiting s'intéresse peu aux livres publiés après 1980. Nivelés par le bas, ils se ressemblent trop: «Les papiers manquent de richesse, l'impression est médiocre, la mise en pages se standardise, les photos s'enquillent sans texte, avec parfois une courte introduction.»
Cet appauvrissement, assuret- il, est lié au bouleversement en cours dans le monde photographique. Alors que, pendant des décennies, le livre fut l'aboutissement d'une oeuvre ou d'une réflexion, il est maintenant utilisé à la manière d'une carte de visite. « C'est sans intérêt pour moi », tranche Manfred Heiting. Le géant de Malibu hésite. En 2002, quand il avait décidé de vendre ses quatre mille épreuves, il venait de dresser un constat semblable. Vat-il boucler la boucle ?

MANFRED HEITING POUR ALLER PLUS LOIN
The Steichen Book En 1906, Edward Steichen, maître américain d'une photographie proche
de la peinture, publie un livre tiré à soixante-cinq exemplaires, comprenant vingt-neuf images. Chacune d'elles est tirée en photogravure, puis collée à la main sur du papier japon ou velum. L'introduction est signée Maurice Maeterlinck.
Il s'agit d'un supplément «de luxe» au numéro 14 de la revue Camera Work, éditée par Alfred Stieglitz, autre grand photographe américain qui a ouvert le champ de la modernité.
Aucune institution ne possède un exemplaire similaire à celui de Heiting, avec sa boîte et sa jaquette d'origine. Cet exemplaire est passé de mains en mains, toutes prestigieuses. On peut les identifier à partir des nombreuses annotations, sur la page 3. Il est d'abord cosigné Steichen et Stieglitz. Suivent une dédicace de Stieglitz à Heinrich Kühn, grand photographe autrichien, puis une autre de Kühn à Otto Steinert, maître allemand de la photo moderne et enseignant de réputation mondiale. Enfin, Steinert dédicace l'ouvrage à une de ses élèves.
C'est auprès de celle-ci que le collectionneur a acheté l'exemplaire. « Voilà ce que j'appelle un livre objet ! » dit Manfred Heiting.

o Zheleznodo-rozhnom Transporte
Publié en 1935, ce livre de propagande soviétique, de format allongé, surprend dès sa couverture, en métal et en relief! . Les cent cinquante pages de Transports ferroviaires en URSS, classées par thèmes, donnent l'apparence d'un propos dominé par une description froide: le paysage, les rails, les locomotives, la signalisation, les gares, les ouvriers ...
Mais il suffit de tourner les pages pour constater que les images ne comptent pas en tant que telles. Elles ont, du reste, été prises en noir et blanc par plusieurs auteurs anonymes. Seule importe la conception graphique, la façon dont la mise en pages donne du sel aux photos et soutient une
idéologie : les trains, propulsés par des locomotives sophistiquées ou spectaculaires, font l'unité et la puissance d'une nation en reliant les hommes sur un territoire immense.
Ce livre est en fait un objet à la gloire de l'empire communiste et du savoir-faire d'une entreprise d'Etat. « Il est incroyable d'inventivité, notamment par l'utilisation du photomontage dans toute la largeur de la double page », dit Manfred Heiting, qui pointe la gestion des blancs, la typographie dynamique, l'insertion d'encarts, la présence de quelques illustrations en couleurs et de feuillets de proteétion pour certaines photos ...

Aufgewacht !, d'Emmanuel Sougez
Le titre vindicatif de ce livre allemand de 1932 se traduit par « Regarde ! ». Le slogan est associé en couverture au gros plan d'un bébé, ce qui dit bien quel est le public recherché. Manfred Heiting possède la version
allemande de ce livre du photographe français Emmanuel Sougez. Les cinquante-deux pages se déroulent sur le même principe: à gauche, une phrase informative, écrite en lettres bâtons noires sur fond blanc, que pourrait prononcer une maîtresse de maternelle; à droite une photographie nette, facilement déchiffrable, en noir et blanc, qui illustre le thème.
Exemple : pour « La bonne poule pond tous les jours les oeufs pour le petit déjeuner », la photo montre un oeuf à la coque dans l'assiette avec une cuiller et une tranche de pain.
Vingt-quatre phrases et autant de photos composent le livre. Les années 1930 ont vu naître de nombreux ouvrages pour enfants, souvent audacieux, afin de les éveiller et éduquer.

La Septième Face du dé, de Georges Hugnet
Poète surréaliste, historien du mouvement dada, auteur de photomontages érotiques audacieux, Georges Hugnet publie La Septième Face du dé en 1936.
Tiré à deux cent soixante-dix exemplaires, ce qui est peu, c'est un livre central pour le surréalisme, avec une couverture conçue par Marcel Duchamp.
« Il est mal imprimé mais novateur », explique Manfred Heiting, qui en possède trois exemplaires. D'abord un classique. Puis celui que Hugnet a donné à Dora Maar, avec un collage original de l'auteur pour l'amante de Picasso. Enfin l'exemplaire destiné à Marcel Duchamp, avec un autre collage et une autre dédicace. Le collectionneur a vu des exemplaires dédicacés à André Breton et à Tristan Tzara mais « en mauvais état ».

Portraits, de Richard Avedon
Publié en 1976, ce livre est remarquable pour les sept portraits du père du photographe qui ferment l'ouvrage.
Réalisées entre octobre 1969 et août 1973, ces images témoignent de l'agonie de Jacob Israel Avedon, au visage toujours plus rongé par le cancer. L'exemplaire de Heiting est dédicacé par l'artiste.
Le collectionneur possède également la maquette de Portraits, concoçtée par Avedon lui-même : des photos originales sont collées sur les pages pour indiquer le choix, l'ordre, la taille et l'emplacement.
Cette maquette comprend un changement important par rapport au livre définitif. Il y figure une photo de plus: un autoportrait d'Avedon avec son père, le premier de dos. Mais cette image, qui vaut document, a été barrée au rouge sur la maquette, avec la mention « Out ». Avedon a décidé de la retirer, elle affadit la série. Le collectionneur possède une autre maquette dans laquelle figure uniquement la série sur le père, enrichie de notations par Avedon.
Heiting confie qu'il n'est pas très intéressé par les maquettes, mais celles-ci ont une saveur particulière.
Le meilleur ouvrage de l'Américain Richard Avedon est Nothing Personal (« Rien de personnel », 1964) avec un texte de l'écrivain James Baldwin. Mêlant des portraits de personnalités à des aliénés dans un asile, le photographe y présente la face effrayante et raciste de l'Amérique.

Aveux non avenus, de Claude Cahun
Cette photographe est célébrée pour ses autoportraits qui, entre masculinité et féminité, suscitent le malaise. Mais on connaît moins ses photomontages, publiés essentiellement dans deux livres, Le Coeur de pic (1937) et Aveux non avenus (1930).
A veux non avenus, réalisé en collaboration avec Suzanne Malherbe, compagne de Cahun et artiste ellemême, est composé de montages à partir d'autoportraits et de textes ésotériques. Manfred Heiting possède l'exemplaire 398. Il détient aussi le numéro 1, plus épais, au départ conservé par Claude Cahun.
Il possède enfin le négatif verre de 15 centimètres sur 10 centimètres, qui a servi à imprimer le collage qui ouvre le livre. Dans l'exemplaire numéro 1, il est mentionné que ce collage est un « tirage original ». « C'est faux, rectifie le collectionneur. Un artiste ne colle pas un tirage original dans un exemplaire qu'il entend garder pour lui. »

Storytelling - Christian Salmon

Storytelling saison 1 Chronique du monde contemporain
Christian Salmon - Les prairies ordinaires 2009

p 9
Les outils conceptuels longtemps en vigueur et basés pour la plupart sur la notion d'idéologie, ne suffise plus à saisir les modes contemporains du fonctionnement du pouvoir. Le concept de "spectacle", qui postule un spectateur passif, aliéné dans la consommation, plongé dans un sommeil artificiel pour ainsi dire par le médium du Spectacle, ne permet pas de comprendre le caractère "mobilisateur" des nouvelles techniques de pouvoir. Comme le démontre aujourd'hui la crise mondiale, le pouvoir opère désormais dans des conditions insécuritaires qui l'obligent à gouverner au ras du social, en tentant d'orienter des flux incohérents et chaotiques, financiers et humains, matériels et symboliques. Il doit pour cela piloter à vue, se rendre maître, au jour le jour, d'une opinion fluide, insaisissable. Il ne s'agit plus de contrôler une société organisée sur le modèle disciplinaire, mais de réguler des rythmes, d'ordonner des séquences sous la forme de véritables "engrenages" narratifs. L'essor des NTIC rend possible une saturation de pus en plus intense du champ social par des codages médiatisés qui prennent la forme de micro-récits inducteurs (récits utiles et fictions efficaces) qui on le pouvoir de pénétrer dans les recoins les plus intimes de la vie des individus afin de guider leur conduite et de stimuler leur participation.

p 31 - 32
Jean-François Lyotard parlait de la "fonction hypnotique de la forme" à propos des grands récits d'émancipation... Les grands récits ont disparu, mais la "fonction hypnotique de la forme" continue de s'exercer : l'annonce du lendemain y suffit, la promesse d'un jour nouveau. C'est l'éloge du fameux "mementum" devenu un "karma" de la campagne américaine [investitures présidentielles 2008], le moment décisif de l'envol du héros vers une candidature suprême. 3hillary Clinton annonce, ne craignant pas la tautologie, qu'elle sera présidente dès le premier jour. Et Barack Obama affirme sans risque d'être contredit : "Quelque chose est en train de se passer ici."

p 37-40
Récit de la misère.
Misère du récit.
C'est une opinion largement partagée, et qui a pour elle l'évidence du bon sens: la pauvreté dans le monde serait muette, occultée, pour tout dire honteuse. Refoulés aux limites de l'invisibilité, les pauvres accompagneraient, tels des intouchables, la croissance et le développement. C'était sans doute vrai. Cela ne l'est plus. La pauvreté est depuis une dizaine d'années le sujet d'une scrupuleuse attention de la part des organisations internationales.
On l'examine, on la mesure, on la dissèque. Elle est le sujet d'innombrables congrès et a suscité une prolifération de discours, d'analyses et de récits.
Ce n'est sans doute pas un hasard si les deux prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz et Amartya Sen, chargés par le président de la République de réfléchir à de nouveaux instruments de mesure de la croissance, sont aussi des experts de la pauvreté dans le monde. Selon la Banque mondiale, la pauvreté extrême voisine avec l'abondance. Sur les 6 milliards d'habitants de la planète, 2,8 milliards, soit presque la moitié, ont moins de deux dollars par jour pour vivre. Instruite par l'échec des politiques d'ajustement structurel imposées aux pays du sud, la Banque mondiale a décidé dans les années 1990 de s'engager dans une redéfinition de ses objectifs et de ses missions. James Wolfensohn, dès son arrivée à la tête de la Banque mondiale, veut en faire la « banque du savoir », capable de recueillir et de diffuser les récits des pauvres et leurs « bonnes pratiques » , seule manière selon lui de « vaincre la pauvreté » .
« Les pauvres veulent faire entendre leur voix » , déclare-t-il en septembre 2000 en présentant les résultats d'une enquête de terrain internationale (Consultations with the poor ») commencée en 1998 auprès de 60 000 pauvres originaires de 60 pays et vivant dans plus de 260 communautés urbaines et villageoises. Le premier volume s'intitule « La Parole est aux pauvres. Écoutons-les ». Selon la Banque mondiale, en effet, « les pauvres sont les véritables experts sur le sujet [ ... ] Ils sont des "partenaires compétents" dans l'établissement du diagnostic de la pauvreté ... »
Philippe Roussin, chercheur au CNRS, souligne dans un article récent « les problèmes considérables d'ordre éthique et déontologique, méthodologique et épistémologique » que pose l'usage instrumental des récits de vie recueillis par la Banque mondiale (Communications n° 79) . La question est moins de savoir comment faire reculer la pauvreté, affirme-t-il, que de « savoir qui ils sont, de leur trouver une identité ou de leur en fournir une et de leur donner une visibilité pour espérer mettre en rapport demande d'aide et offre politique caritative ». Dans un monde où chacun est tenu de s'exprimer, de raconter et de vendre son histoire, la véritable misère serait d'être sans récit.
Rendre justice aux pauvres, c'est leur redonner une histoire. Les enquêteurs doivent s'efforcer « d'obtenir des aperçus sur les biographies et sur Tes histoires de vie d'au moins cinq individus ou familles ». Il s'agit d'obtenir les noms, les âges, la composition de la maisonnée, le récit « des événements ou des chocs majeurs de leur vie - tels qu'ils se les rappellent. .. » Par le biais des témoignages, les pauvres de « Voices of the Poor » retrouvent
un «visage humain». « Certains des pauvres qui s'expriment ont un don d'expression, souligne le rapport de la Banque mondiale. Ils utilisent des tournures admirables et décrivent leur monde avec autant de fraîcheur que de simplicité. » « La parole, constate Roussin, fait partie des indicateurs qui permettent de mesurer la valeur d'une personne sur le marché de l'emploi et du travail », ce qui rejoint les analyses des chercheurs J.-F. Laé, sur la demande sociale de récit biographique, et Didier Fassin, sur la psychologisation de la souffrance (Les Maux indicibles).
Roussin fait observer que les typologies de la pauvreté présentées dans le rapport sont reconstruites de manière naïve à partir d'extraits de citations mêlant deux acceptions de la vérité: « la vérité prouvée, démontrée, vérifiée à travers le raisonnement. .. et la vérité éprouvée, vécue intérieurement, ressentie et singulière » . La forme donnée à ces histoires de vie révèle « un parti pris de platitude narrative [ ... ] les citations sont présentés comme des demandes des pauvres: sous formes de vignettes, d'exempla, de récits de vie » qui sont en réalité préformatés au cours de la collecte et expriment largement les présupposés des responsables de l'enquête. «Cela n'est jamais aussi patent, écrit Roussin, que lorsqu'il est question du rôle et du périmètre de l'État considéré comme obsolète, étriqué et contraignant, quand l'inspiration néolibérale ne conduit pas à faire des pauvres les premiers critiques d'une institution présentée comme inefficace et presque toujours minée pàr la corruption. »
« La pauvreté est une chose étrange, écrit Robert McLiam Wilson dans Les Dépossédés. Elle est a-temporelle, internationale et apparemment permanente. Elle est tolérée, ignorée et supportée. C'est un fructueux terrain de chasse pour les sociologues, les économistes et les moralistes doctrinaires ... Nous avons faim du verbiage prolixe des docteurs en pauvreté. Ils nous intéressent. Les journaux publient leurs articles, la télévision el parle, la fiction la distord (mais pas autant que les gouvernements). On écrit des livres sur la pauvreté, puis on les lit. »

p 43
Les campagnes politiques se déroulent désormais dans un espace performatif où les arguments rhétoriques priment sur les programmes politiques et où les qualités exigées d'un futur président se déplacent du champ administratif, juridique, économique ou éthique vers celui de la rhétorique.

p 60-64
Autofiction
Dans un texte fameux, Roland Barthes avait hissé la DS Citroën au rang d'un nouveau mythe, qu'il comparait au navire Nautilus.
La nouvelle Fiat 500, élue voiture de l'année 2008, n'a pas les vertus de son ancêtre de chez Citroën, qui semblait flotter plutôt que rouler sur le macadam. Son design n'a rien de révolutionnaire, et les performances de son moteur ne dépassent pas celles de la modeste Panda, assemblée sur les mêmes chaînes de montage à Tychy, en Pologne. Quant aux innovations technologiques, elles se limitent, semble-t-il, à quelques gadgets électroniques, comme la possibilité de se faire lire ses mails et ses SMS par une voiX synthétique.
S'il y a mythe, ce n'est pas dans le produit qu'il faut le chercher. Mais dans l'histoire qu'il raconte: « La vie est faite de lieux et de gens qui définissent notre époque et toutes les expériences que nous vivons nous font grandir et mûrir » , déclare la pub de lancement de la Fiat 500, pendant que défilent des images de Mai 68, d'un concert de SOS Racisme ou de la chute du mur de Berlin. « Elles nous enseignent la différence entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal, entre ce qu'il faut être et ne pas être » , et se succèdent à l'écran Gainsbourg chantant La Marseillaise le poing levé, le visage de Camus et la rappeuse Diam's. « Dans tout ça, certairies personnes et certaines choses se lient à nous de manière spontanée et inexplicable. Elles nous aident à nous exprimer, à nous réaliser [ ... J. La nouvelle Fiat, c'est aussi votre histoire ... »
Le mythe de la DS chez Barthes s'enracinait dans une prouesse technologique: la souplesse de sa suspension, l'assemblage parfait et invisible des pièces, unies comme les membres d'un seul corps, qui faisait disparaître les jointures, les charnières.
Trésor des transmissions invisibles. Dans le mythe de la Fiat 500, l'objet ne compte pas, ou très peu.
La voiture n'est plus conçue comme un assemblage de pièces, mais comme le produit d'un accouplement homme-machine. La nouvelle Fiat 500 est une machine à remonter le temps et à raconter les époques. Véritable boîte noire du demi-siècle passé.
Son site Internet est un atelier d'écriture destiné à recueillir les histoires des consommateurs. Une rubrique s'intitule « Feelings of 500 » : « Après avoir raconté ce que fut la Fiat 500, libérez maintenant vos idées pour raconter ce que vous imaginez et rêvez de faire avec la nouvelle 500 ! Continuez à écrire avec nous et avec les autres internautes ce fascinant récit. Prenez
la parole. » Pour Fiat, pas de doute: «Vous êtes un conteur ...
Racontez votre moment Fiat. Votre sensibilité Fiat. Vos expériences Fiat. La nouvelle Fiat n'est pas un simple véhicule à conduire, elle propose une expérience à vivre. »
« My life, my Card » [« Ma vie, ma carte »], proclamait déjà le slogan de la campagne American Express. « Votre société a-t-elle une histoire originale à raconter?, interroge Christian Budtz, auteur de Branding in Practice (2005) . Une histoire si honnête, si captivante et si unique que nous soyons prêts à payer pour en faire partie? » Selon le ·futurologue danois Rolf Jensen, d'ici à 2020, le prochain stade fondamental de développement sera « la société du rêve [ ... ] une culture de la consommation qui racontera des histoires à travers les produits que nous achetons » .
Une tendance du nouveau marketing mise en évidence par Tom Peters, auteur en 1997 d'un article resté célèbre, «The brand called you » [« La marque qui porte votre nom» J, dans lequel il affirmait que «nous sommes appelés à devenir les consommateurs de nous-mêmes ».
Finis les pin's, les porte-clés en tout genre et les autocollants. Le fétichisme de la marchandise prend des formes inédites.
Sur son site Internet, Fiat propose carrément aux amoureux de la nouvelle Cinquecento de se faire une «tête de 500 », pour reprendre le nom d'une rubrique du site, ouverte aux contributions des internautes. « Vous avez le type 500. Cela se voit sur votre visage. Choisissez le modèle que vous préférez. Et imitez-le avec une grimace, une pose ou une expression caractéristique.
Envoyez-nous la photo. » Toutes les cinq cents heures, un cliché est choisi et, grâce à un logiciel de morphing (une technique d'anamorphose qui permet de passer d'une image à une autre), le visage de l'heureux élu est changé en ... Fiat 500 !
Dans la partie galerie du site, on peut découvrir ainsi un homme qui distend sa bouche avec ses doigts jusqu'à se transformer en capot béant. Une adolescente exhibe fièrement son appareil dentaire avant de se muer en grille de calandre. Un Écossais de Glasgow aux couleurs de la firme Fiat finit encastré dans un logo. Le visage d'une jeune fille photographiée de profil s'allonge, comme pris de langueur, pour épouser la forme d'une roue surmontée d'un aileronjàune. Un visage de bébé, photographié par ses parents, se fond, sans qu'on sache pourquoi, dans une carrosserie de capot surmonté de six phares. Des couteaux se transforment en pare-chocs, des couettes de cheveux en portières, des yeux en pare-brise ou en rétroviseur ... Les objets et les expressions sont emportés dans une mue qui transforme toute chose en son devenir auto, une nouvelle genèse mythique sous les auspices de Fiat. Autofiction.
Les « marketeurs » ont bien compris le message des altermondialistes. Pour eux, « la vie n'est pas à vendre ». C'est la marchandise qui est à vivre. « Les carrosseries, les ailes, les
portières, les capots sont lisses, brillants, multicolores, écrivait déjà Robert Ilnhart dans L'Établi (1978). Nous les ouvriers, nous sommes gris, sales, fripés. La couleur, c'est l'objet qui l'a sucée. »

p 97-100
Obama et les signes (2)
« Les beaux livres, écrivait Marcel Proust, sont écrits dans une sorte de langue étrangère. » On pourrait en dire autant de toute forme d'expression humaine ... Et pourquoi pas du discours politique quand il ne se contente pas de mimer les idées reçues, qu'il est porteur d'une nouvelle langue et d'une nouvelle grammaire politique? L'ampleur des changements se mesure alors à la prolifération de signes nouveaux, parfois contradictoires, parfois convergents, mais difficiles à lire dans la langue politique traditionnelle car ils échappent au simple message des communicants et à la logique médiatique de la persuasion.
S'il y a un Bai-ack Obama que les médias ignorent obstinément, c'est bien l'Obama sémiologue, attentif aux signes et à leur circulation dans la médiasphère.
Dans L'Audace d'espérer (2007), il décrit par exemple comment une histoire fabriquée ou une fausse nouvelle « répétée inlassablement et lancée dans l'espace cybernétique à la vitesse de la lumière finit par devenir une particule de réalité, comment des caricatures politiques et des pépites de conformisme s'incrustent dans notre cerveau sans que nous ayons eu le temps de les examiner [ ... ]. » Un contexte, ajoute-t-il, qui « favorise non pas ceux qui ont raison, mais ceux qui, comme le service de presse de la Maison Blanche, peuvent présenter leurs arguments le plus bruyamment, le plus fréquemment, avec le plus d'obstination possible, et devant la meilleure toile de fond » .
Obama dénonce l'écart croissant « entre les paroles et les actes, un fossé qui corrompt le langage et la réflexion » et qui n'a cessé de se creuser depuis Ronald Reagan et « ses tours de prestidigitation verbale ». À peine élu au Sénat, assailli par les reporters et les commentateurs, il se demande « combien de temps il faut à un homme politique [ ... ] avant que le comité des scribes, des rédacteurs en chef et des censeurs n'élise résidence dans sa tête. [ ... ] Combien de temps pour se mettre à parler comme un politicien ? » .
L'avenir dira si Barack Obama est l'inventeur d'un nouvel idiome politique ou s'il n'en est que le simulacre, le simple avatar d'un Lincoln à l'ère de Second Life. Mais il serait absurde de nier qu'il incarne une nouvelle génération d'hommes politiques qui méritent d'être qualifiés de sémio-politiciens, porteurs de signes et de symboles plutôt que de programmes et de promesses, moins aptes à se « positionner » sur un arc traditionnel de forces politiques qu'à inspirer des manières nouvelles de penser le monde et de le changer.
C'est sans doute la clef de l'attraction qu'exerce sa candidature sur les jeunes Américains: son parcours raconte l'apprentissage difficile des signes, la quête d'une identité métisse, partagée « entre deux mondes, le noir et le blanc '>, chacun d'eux possédant « son propre langage, ses propres coutumes et ses propres structures », et la tentative de les réconcilier par « un effort de traduction >'. Obama, depuis son plus jeune âge, fut contraint à un usage intensif et attentif des signes. « Depuis la découverte effrayante que j'avais faite dans Li/e, celle de crèmes blanchissantes, écrit Barack Obama dans Les Rêves de mon père, j'avais fait connaissance avec le lexique en vigueur dans la communauté pour décrire les différentes façons d'être noir: les bons cheveux, les mauvais cheveux, les lèvres épaisses ou les lèvres fines. [ ... ] De fait, on n'était même pas certain que tout ce que nous pensions être une expression libre et sans entraves de notre identité noire - l'humour, les chants, la passe dans le dos - ait été librement choisi par nous. Au mieux, tout cela était un refuge, au pire un piège.»
Obama est beaucoup plus qu'un storyteller de génie. C'est un stratège de l'inconscient américain. Il a su faire de sa personnalité hybride, aux repères biographiques hétérogènes, une métaphore des nouvelles identités composites à l'ère de la mondialisation.
C'est pourquoi on ne peut analyser cet événement à la lueur des analogies historiques (Martin Luther King ou les Kennedy), mais dans l'espace, dépourvu de tout antécédent, de l'après-11 Septembre. Il tend à une Amérique désorientée un miroir où se recomposent des éléments narratifs dispersés.
Depuis le Il Septembre, les Républicains ont opéré un véritable retournement des idéaux-types américains: en criminalisant l'immigration, en bâtissant des murs aux frontières, en encadrant la liberté d'expression, en surcodant l'identité par la religion.
Obama fait l'inverse. À la rhétorique du conflit des civilisations, il oppose une autre syntaxe, celle des assonances et des conciliations, celle des identités métissées et des variations, l'identité ouverte de l'émigré à l'âge des déplacements. Son parcours d'Américain métis est un retour au récit américain des origines.
Avec Obama, c'est toute une Amérique qui retrouve ses repères perdus depuis le 11 Septembre: l'immigration, le voyage, le melting-pot, la frontière comme dimension vivante et positive.
Obama incarne une tentative de faire rebondir le récit américain mis à mal et de reconstruire l'identité d'un « peuple déjà spolié de son histoire, un peuple manquant souvent des moyens de rétablir cette histoire en la montrant sous une forme différente de celle qui apparaissait sur les écrans de télévision » .
Jean Genet, dans un tout autre contexte, en avait peut-être pressenti l'imminence. « Les Noirs en Amérique, disait-il, sont les signes qui écrivent l'histoire, sur la page blanche ils sont l'encre qui lui donne un sens. »

p 118-119
Un continent nouveau apparaît. On n'en discerne pas encore clairement les contours, mais on peut y repérer quatre entités ou régions principales :

1. Au niveau microéconomique de l'entreprise, le storytelling est investi par les techniques de production (<< storytelling management») et de vente (<< branding narratif ») qui permettent de produire, de transformer et de distribuer des marchandises. Il désigne des modes d'action et des dispositions de contrôle qui ont pour but de répondre à une crise générale de la participation et à la nécessité d'une mobilisation permanente des individus.
Ce sont des 'pratiques de configuration concrète des conduites: apprentissage, adaptation, formation, guidage et contrôle des individus, mais aussi gestion des flux émotionnels, des investissements affectifs, organisation du sensible.

2. Au niveau idéologico-politique, les récits sont utilisés pour capter l'attention, crédibiliser l'action des gouvernants, conquérir le pouvoir. .. L'objectif est d'engager les masses, de synchroniser et de mobiliser les individus et les émotions. C'est l'oeuvre des «storyspinners » des candidats et des agences de lobbying et de narration politique, dont l'actuelle convention démocrate à Denver offre le modèle.

3. Au niveau juridico-politique, le storytelling inspire de nouvelles techniques de pouvoir qui déterminent la conduite des individus, les soumettent à certaines fins par le quadrillage des territoires, la télésurveillance et le profilage narratif rendu possible par le croisement des fichiers. C'est l'équivalent de ce que Michel Foucault avait repéré et qualifié de « pouvoir d'écriture» à la naissance des sociétés disciplinaires (apparition des registres, des fichiers) et qui se prolongerait aujourd'hui à l'heure numérique par un « pouvoir de narration » capable non seulement d'enregistrer les allées et venues et les faits et gestes des individus, mais de prévoir leur comportement, de « profiler» leur histoire.

4. Au niveau individuel enfin, le succès des blogs fournit un exemple frappant de cet engouement pour les histoires. Selon Pew Internet & American Lite Project, il se crée un blog toutes les secondes. 77 % des blogueurs n'ont d'autre motivation que de raconter leur histoire. Le rapport, publié en juillet 2006, s'intitule: « Blogueurs: un portrait des nouveaux conteurs d'Internet. »
Comment interpréter ces flux d'histoires qui se répandent dans la médiasphère ?
Serait-ce le vieux besoin humain de se raconter, de s'identifier, de donner un sens à ses expériences à travers des récits, qui aurait trouvé, grâce à l'explosion d'Internet, un nouvel espace et un lectorat infiniment extensibles? Ou bien s'agit-il seulement d'une nouvelle mode managériale comme il en naît tous les dix ou quinze ans, qui aurait essaimé dans les sphères de la politique et des médias? Faut-il voir dans la multiplication des profilages narratifs qu'autorise le traçage généralisé des expériences dans des bases de données toujours plus intégrées, l'ombre menaçante d'un nouveau Big Brother, qui aurait bradé ses vieilles machines optiques de surveillance au profit des techniques de profilage et de simulation?

p 142-143
La financiarisation des économies, provoquée par la croissance des fonds de pension et des investisseurs institutionnels, a produit ce que l'économiste radical américain Bennett Harrison appelait le « capital impatient », des investisseurs qui ajustent leurs investissements à très court terme et se règlent non plus sur l'indicateur des dividendes, mais sur le cours de l'action.
Tout au long des années 1990, on a pu voir ainsi la valeur des titres s'émanciper des résultats de l'entreprise et des titres grimper dans des sociétés qui ne faisaient pas de bénéfices. Plus le monde de la finance s'éloignait des estimations rationnelles et des performances économiques, plus la communication des entreprises est devenue stratégique. Rendre une entreprise belle et désirable pour les investisseurs est devenu un élément important dans la gestion des nouvelles organisations. « Des pressions considérables se sont exercées sur des sociétés, écrit le sociologue Richard Sennett (La Culture du nouveau capitalisme, 2006), pour qu'elles paraissent belles aux yeux du voyeur de passage - la beauté institutionnelle consistant à présenter des signes de changement interne et de flexibilité, à apparaître comme une société dynamique ... » La « beauté » des organisations reposait sur des histoires qui parlaient de restructuration, de dégraissage, de délocalisation, composant ce qui fut le feuilleton des années 2000, celui de la nouvelle économie, une nouvelle manière de faire le capitalisme avec des idéaux-types tels que l'inévitabilité du changement, le désir d'une expérimentation constante et la nécessité du conflit créateur. .. C'est dans cette temporalité agressive que la performativité des histoires s'est révélée un outil indispensable à la communication financière.
Celle-ci s'est mise à singer l'industrie des médias, avec ses modes, ses stars et ses actions favorites classées comme des tubes. Enron en fit partie : un véritable mirage financier, producteur d'illusions non seulement pour ses salariés intéressés à la croyance, mais aussi pour les plus grandes banques du monde, les analystes financiers, les experts comptables et les actionnaires de Wall Street.

p 153
Les publicités se donnent à voir, les marques se donnent à vivre.

Le maître ignorant - Jacques Rancière

Le maître ignorant, cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle Jacques RANCIERE - FAYARD 1987

p 9 - 10
Jusque-là il avait cru ce que croient tous les professeurs consciencieux : que la grande affaire du maître est de transmettre ses connaissances à ses élèves pour les élever par degrés vers sa propre science. Il savait comme eux qu'il ne s'agit point de gaver les élèves de connaissances et de les faire répéter comme des perroquets, mais aussi qu'il faut leur éviter ces chemins de hasard où se perdent des esprits encore incapables de distinguer l'accessoire et le principe de la conséquence. Bref l'acte essentiel du maître était d'expliquer, de dégager les éléments simples des connaissances et d'accorder leur simplicité de principe avec la simplicité de fait qui caractérise les esprits jeunes et ignorants.

p 12 - 13
La logique de l'explication comporte ainsi le principe d'une régression à l'infini : le redoublement des raisons n'a pas de raison de s'arrêter jamais. Ce qui arrête la régression et donne au système son assise, c'est simplement que l'explicateur est seul juge du point où l'explication est elle-même expliquée. Il est seul juge de cette question par elle-même vertigineuse : l'élève a-t-il compris les raisonnements qui lui enseignent à comprendre les raisonnements ?

p 13 - 14
[...] les paroles que l'enfant apprend le mieux, celles dont il pénètre le mieux le sens, qu'il s'approprie le mieux pour son propre usage, ce sont celles qu'il apprend sans maître explicateur, avant tout maître explicateur. Dans l'inégal rendement des apprentissages intellectuels divers, ce que tous les enfants d'hommes apprennent le mieux, c'est ce que nul maître ne peut leur expliquer, la langue maternelle.

p 15 - 16
C'est l'explicateur qui a besoin de l'incapable et non l'inverse, c'est lui qui constitue l'incapable comme tel. Expliquer quelque chose à quelqu'un, c'est d'abord lui démontrer qu'il ne peut pas le comprendre par lui-même. Avant d'être l'acte du pédagogue, l'explication est le mythe de la pédagogie, la parabole d'un monde divisé en esprits savants et esprits ignorants, esprits mûrs et immatures, capables et incapables, intelligents et bêtes. Le tour propre à l'explicateur consiste en ce double geste inaugural. D'une part il décrète le commencement absolu : c'est maintenant seulement que va commencer l'acte d'apprendre. D'autre part, sur toutes les choses à apprendre, il jette ce voile de l'ignorance qu'il se charge lui-même de lever.

p 29
L'ignorant apprendra seul ce que le maître ignore si le maître croit qu'il le peut et l'oblige à actualiser sa capacité : cercle de la puissance homologue à ce cercle de l'impuissance qui lie l'élève à l'explicateur de la vielle méthode. [...] Mais le rapport de force est bien particulier. Le cercle de l'impuissance est toujours déjà là, il est la marche même du monde social qui se dissimule dans l'évidente différence de l'ignorance et de la science.

p 36 - 37
De tout ce qu'il apprend — la forme des lettres, la place ou les terminaisons des mots, les images, les raisonnements, les sentiments des personnages, les leçons de morale —, on lui demandera de parler, de dire ce qu'il voit, ce qu'il en pense, ce qu'il en fait. On y mettra seulement une condition impératiove : tout ce qu'il dira, il devra en montrer dans le livre la matérialité. On lui demandera de faire des compositions ou des improvisations dans les mêmes conditions : il devra utiliser les mots et les tours du livre pour construire ses phrases ; il devra montrer dans le livre les faits auxquels se rapporte son raisonnement. Bref, tout ce qu'il dira, le maître devra pouvoir en vérifier la matérialité dans le livre.

p 37 - 38
C'est là le principe premier de l'enseignement universel : il faut apprendre quelque chose et y rapporter tout le reste. Et d'abord, il faut apprendre quelque chose. [...] La vieille (méthode) elle, dit : il faut apprendre telle chose, puis telle autre, puis encore telle autre. Sélection, progression, imcomplétude, tels sont ses principes. On apprend quelques règles et quelques éléments, on les applique à quelques morceaux choisis de lecture, quelques exercices correspondants aux rudiments acquis. Puis on passe à un niveau supérieur : autre rudiment, autre livre, autres exercices, autre professeur... A chaque étape se recreuse l'abîme de l'ignorance que le professeur comble avant d'en creuser un autre.

p 51 - 52
C'est le secret des bons maîtres : par leurs questions, ils guident discrètement l'intelligence de l'élève — assez discrètement pour la faire travailler, mais pas au point de l'abandonner à elle-même. Il y a un Socrate qui sommeille en chaque explicateur. Et il faut bien voir en quoi la méthode Jacquotot — c'est à dire la méthode de l'élève — diffère radicalement du maître socratique. Socrate, par ses interrogations, amène l'esclave de Ménon à reconnaître les vérités mathématiques qui sont en lui. Il y a là peut-être le chemin d'un savoir, mais aucunement celui d'une émancipation. Au contraire, Socrate doit prendre l'esclave par la main pour que celui-ci puisse retrouver ce qui est en lui-même. La démonstration de son savoir es tout autant celle de son impuissance : il ne marchera jamais seul, et d'ailleurs personne ne lui demande de marcher, sinon pour illustrer la leçon du maître. Socrate, en lui, interroge un esclave qui est destiné à le rester.

p 54 - 55
[Le maître ignorant ] ne vérifiera pas ce qu'a trouvé l'élève, il vérifiera ce qu'il a cherché. Il jugera s'il a fait attention. Or, il suffit d'être un homme pour juger du fait du travail. (...) Ce que le maître ignorant doit exiger de son élève, c'est qu'il lui prouve qu'il a étudié avec attention. C'est peu de chose ? Voyez donc tout ce que cette exigence comporte pour l'élève de tâche interminable.

p 58
C'est ainsi que le maître ignorant peut instruire le savant comme l'ignorant : en vérifiant ce qu'il cherche continûment. Qui cherche trouve toujours. Il ne trouve pas nécessairement ce qu'il cherche, moins encore ce qu'il faut trouver. Mais il trouve quelque chose de nouveau à rapporter à la chose qu'il connaît déjà. L'essentiel est cette vigilance continue, cette attention qui ne se relâche jamais sans que s'installe la déraison — où le savant excelle comme l'ignorant. Maître est celui qui maintient le chercheur dans sa route, celle où il est seul à chercher et ne cesse de la faire.

ndlc : Sérendipité ?

p 63
Toute la pratique de l'enseignement universel se résume dans la question : qu'en penses-tu ? Tout son pouvoir est dans la conscience d'émancipation qu'elle actualise chez le maître et suscite chez l'élève.

p 68
L'émancipation est la conscience de cette égalité, de cette réciprocité qui seule permet à l'intelligence de s'actualiser par la vérification. Ce qui abrutit le peuple, ce n'est pas le défaut d'instruction mais la croyance en l'infériorité de son intelligence. Et ce qui abrutit les "inférieurs" abrutit du même coup les "supérieurs". Car seul vérifie son intelligence celui qui parle à un semblable capable de vérifier l'égalité de deux intelligences. Or l'esprit supérieur se condamne à n'être point entendu des inférieurs. Il ne s'assure de son intelligence qu'à disqualifier ceux qui pourraient lui en renvoyer la reconnaissance.

p 77
Mais voilà justement la seule chose en quoi nous voulons nous distinguer, nous autres, sectateurs du fou : nous pensons que nos opinions sont des opinions et rien de plus.Nous avons vu certains faits. Nous croyons que telle pourrait en être la raison. Nous pouvons, et vous pouvez faire aussi, quelques autres expériences pour vérifier la solidité de cette opinion. Il nous semble d'ailleurs que cette démarche n'est pas totalement inédite. N'est pas ainsi que procèdent souvent les physiciens et les chimistes ? Et l'on parle alors d'hypothèse, de méthode scientifique, sur un ton respectueux.

p 94 - 95
L'acte d'intelligence est de voir et de comparer ce qu'elle voit.Elle voit d'abord au hasard. Il lui faut chercher à répéter, à créer les conditions pour voir à nouveau ce qu'elle a vu, pour voir des faits semblables, pour voir des faits qui pourraient être la cause de ce qu'elle a vu. Il lui faut aussi former des mots, des phrases, des figures, pour dire aux autres ce qu'elle a vu. Bref, n'en déplaise aux génies, le mode d'exercice de l'intelligence, c'est la répétition. Et la répétition ennuie. Le premier vice est de paresse. Il est plus aisé de s'absenter, de voir à demi, de dire ce qu'on ne voit pas, de dire ce qu'on croit voir. Ainsi se forment des phrases d'absence, des donc qui ne traduisent aucune aventure de l'esprit. "Je ne peux pas" est l'exemple de ces phrases d'absence. "Je ne peux pas" n'est le nom d'aucun fait. Rien ne passe dans l'esprit qui corresponde à cette assertion.A proprement parler, elle ne veut rien dire. Ainsi il a parole se remplit ou relâche la démarche de l'intelligence. La signification est œuvre de volonté. C'est le secret de l'enseignement universel. C'est aussi le secret de ceux qu'on appelle les génies : le travail inlassable pour plier le corps aux habitudes nécessaires, pour commander à l'intelligence de nouvelles idées, de nouvelles manières de les exprimer ; pour refaire à dessein ce que le hasard avait produit, et retourner les circonstances malheureuses en chances de succès : "Cela est vrai des orateurs comme des enfants. Ils se forment dans les assemblées comme nous nous formons dans la vie (...).

p 101
[...] la méthode socratique, apparemment si proche de l'enseignement universel, représente la forme la plus redoutable de l'abrutissement. La méthode socratique de l'interrogation qui prétend conduire l'élève à son propre savoir est en fait celle d'un maître de manège : " Il commande les évolutions, les marches et les contremarches. Quand à lui, il a le repos et la dignité du commandement pendant le manège de l'esprit qu'il dirige. De détours en détours, l'esprit arrive à un but qu'il n'avait même pas entrevu au moment du départ. il s'étonne de le toucher, il se retourne, il aperçoit son guide, l'étonnement se change en admiration et cette admiration l'abrutit. L'élève sent que, seul et abandonné à lui-même, il n'eut pas suivi cette route".

p 111
C'est pourquoi l'exercice de la parole et la conception de toute œuvre comme discours sont un préalable à tout apprentissage, dans la logique de l'enseignement universel. Il faut que l'artisan parle de ses ouvrages pour s'émanciper ; il faut que l'élève parle de l'art qu'il veut apprendre. "Parler des ouvrages des hommes est le moyen de connaître l'art humain."

p 120
La leçon émancipatrice de l'artiste, opposée terme à terme à la leçon abrutissante du professeur, est celle-ci : chacun de nous est artiste dans la mesure où il effectue une double démarche ; il ne se contente pas d'être homme de métier mais veut faire de tout travail un moyen d'expression ; il ne se contente pas de ressentir mais cherche à faire partager. L'artiste a besoin de l'égalité comme l'explicateur a besoin de l'inégalité. Et il dessine ainsi le modèle d'une société raisonnable où cela même qui est extérieur à la raison  la matière, les signes du langage — est traversé par la volonté raisonnable : celle de raconter et de faire éprouver aux autres ce en quoi on est semblable à eux.

p 134
La passion inégalitaire est le vertige de l'égalité, la paresse devant la tâche infinie qu'elle exige, la peur devant ce qu'un être raisonnable se doit à lui-même.

p 141-143
LA SOCIÉTÉ DU MÉPRIS
Il est ainsi possible, sur le théâtre même de la politique, d'opposer les principes de la raison désintéressée aux sophismes de l'intérêt privé. Cela suppose la culture d'une raison qui oppose l'exactitude de ses dénominations aux analogies, aux métaphores et aux allégories qui ont envahi le champ de la politique, créé des êtres à partir des mots, forgé des raisonnements absurdes à l'aide de ces mots et jeté ainsi sur la vérité le voile du préjugé. Ainsi « l'expression figurée de corps politique a produit un grand nombre d'idées fausses et bizarres. Une analogie uniquement fondée sur des métaphores a servi de bases à de prétendus
arguments et la poésie a envahi le domaine de la raison 1. » A ce langage figuré,
ce langage de la religion et de la poésie, dont la figuration permet à l'intérêt déraisonnable tous ses travestissements, il est possible d'opposer un langage vrai où les mots recouvrent exactement les idées.
Jacotot récuse un tel optimisme. Il n'y a pas de langage de la raison. Il y a seulement un contrôle de la raison sur l'intention de parler. Le langage poétique qui se connaît comme tel ne contredit pas la raison. Au contraire, il rappelle à chaque sujet parlant de ne pas prendre le récit des aventures de son esprit pour la voix de la vérité. Tout sujet parlant est le · poète de lui-même et des choses. La perversion se produit quand ce poème se donne pour autre chose qu'un poème, quand il veut s'imposer comme vérité et forcer à l'acte. La rhétorique est une poétique pervertie. Cela veut dire aussi que l'on ne sort pas en société de la fiction. La métaphore est solidaire de la démission originelle de la raison. Le corps politique est une fiction, mais une fiction n'est pas une expression figurée à laquelle pourrait s'opposer une définition exacte du rassemblement social. Il y a bien une logique des corps à laquelle nul ne peut, comme sujet politique, se soustraire. L'homme peut être raisonnable, le citoyen ne peut l'être. Il n'y a pas de rhétorique raisonnable, pas de discours politique raisonnable.
La rhétorique, on l'a dit, a pour principe la guerre. On n'y cherche pas la compréhension, seulement l'anéantissement de la volonté adverse. La rhétorique est une parole en révolte contre la condition poétique de l'être parlant. Elle parle pour faire taire. Tu ne parleras plus, tu ne penseras plus, tu feras ceci, tel est son programme. Son efficacité est ordonnée à sa propre suspension. La raison commande de parler toujours, la déraison rhétorique ne parle que pour faire venir le moment du silence. Moment de l'acte, dit-on volontiers, en hommage à celui qui de la parole fait une action. Mais ce moment est bien plutôt celui du défaut d'acte, de l'intelligence absente, de la volonté subjuguée, des hommes soumis à la seule loi de la pesanteur.
«Les succès de l'orateur sont l'ouvrage du moment; il enlève un décret comme on
emporte une redoute ( ... ) La longueur des périodes, l'ordre littéraire, l'élégance, toutes les qualités du style, ne constituent pas le mérite d'un pareil discours. C'est une phrase, un mot, quelquefois un accent, un geste, qui a réveillé ce peuple endormi et soulevé cette masse qui tend toujours à retomber de son propre poids. Tant que Manlius a pu montrer le Capitole, ce geste l'a sauvé. Dès que Phocion pouvait saisir le moment de dire une phrase, Démosthène était vaincu. Mirabeau l'avait compris, il dirigeait les mouvements, il commandait le repos, par phrases et par mots; on lui répondait en trois points, il répliquait, il discutait même longuement
pour changer peu à peu la disposition des esprits ; puis il sortait tout à coup des habitudes parlementaires, il fermait la discussion d'un seul mot. Quelque long que soit le discours d'un orateur, ce n'est point cette longueur, ce ne sont point ces développements qui donnent la victoire: le plus mince antagoniste opposera périodes à périodes, développements à développements. L'orateur est celui qui triomphe; c'est celui qui a prononcé le mot, la phrase qui fait pencher la balance 2. »
2. Langue maternelle, p. 328-329.
1. Tactique des assemblées parlementaires, p. 6.

p 145
[...] le mobile qui fait rouler les masses est le même qui fait rouler la société sur elle-même d'âge en âge : le sentiment de l'inégalité des intelligences — ce sentiment qui ne distingue les esprits supérieurs qu'au prix de les confondre dans l'universelle croyance. Aujourd'hui encore qu'est-ce qui permet au penseur de mépriser l'intelligence de l'ouvrier pour le paysan, du paysan pour sa femme, de sa femme pour la femme du voisin, et ainsi à l'infini. La déraison sociale trouve sa formule ramassée dans ce qu'on pourrait appeler le paradoxe des inférieurs supérieurs : chacun y est soumis à celui qu'il se représente comme inférieur, soumis à la loi de la masse par sa prétention même à s'en distinguer.

p 147
Ceux qui expliquent la domination par la supériorité tombent dans la vieille aporie : le supérieur cesse de l'être quand il cesse de dominer.

p 168 - 169
Il ne faut pas mettre l'enseignement universel sur les programmes des partis réformateurs ni l'émancipation intellectuelle sur les drapeaux de la sédition. Seul un homme peut émanciper un homme. Seul un individu peut être raisonnable et seulement de sa propre raison. Il y a cent manières d'instruire, et l'on apprend aussi à l'école des abrutisseurs ; un professeur est une chose, moins maniable qu'un livre sans doute, mais on peut 'apprendre : l'observer, l'imiter, le disséquer, le recomposer, faire expérience de sa personne offerte. On s'instruit toujours en écoutant un homme parler. Un professeur n'est plus ni moins intelligent qu'un autre homme et il présent généralement une grande quantité de faits à l'observation du chercheur. Mais il n'y a qu'une manière d'éma,nciper. Et jamais aucun parti ni aucun gouvernement, aucune armée, aucune école ni aucune institution, n'émancipera une seule personne.

p 177
Il faut le dire à tous ceux qui se soucient de la science et du peuple, ou des deux à la fois. Les savants doivent aussi l'apprendre : ils ont le moyen de décupler leur puissance intellectuelle. Ils ne se croient capables que d'enseigner ce qu'ils savent. Nous connaissons cette logique sociale de la fausse modestie où ce à quoi on renonce établit la solidité de ce qu'on annonce. mais les savants — ceux qui cherchent bien-sûr, pas ceux qui expliquent le savoir des autres — veulent peut-être quelque chose d'un peu plus neuf et d'un peu moins convenu. Qu'ils se mettent à enseigner ce qu'ils ignorent et peut-être ils découvriront des pouvoirs intellectuels insoupçonnés qui les mettront sur la voie de découvertes nouvelles.

ndlc : expérience de la formation à la fabrication d'un site.

p 181
Laissons-les donc à la conscience douce et inquiète de leur génie. Mais, à côté d'eux, il ne manque pas d'hommes de progrès qui ne devraient pas craindre le bouleversement des vieilles hiérarchies intellectuelles. Nous entendons hommes de progrès au sens litteral du terme: des hommes qui marchent, qui ne s'occupent pas du rang social de celui qui a affirmé telle ou telle chose mais vont voir par eux-mêmes si la chose est vraie; des voyageurs qui parcourent l'Europe en quête de tous procédés, méthodes ou institutions dignes ' d'être imités; qui, lorsqu'ils ont entendu parler de quelque expérience nouvelle, ici ou là, se déplacent, vont voir les faits, tâchent de reproduire les expériences; qui ne voient pas pourquoi l'on passerait six ans à apprendre une chose, s'il est prouvé qu'on peut l'apprendre en deux; qui pensent surtout que savoir n'est rien en soi-même et que faire est tout, que les sciences ne sont pas faites pour être expliquées mais pour produire des découvertes nouvelles et des inventions utiles; qui donc, lorsqu'ils entendent parler d'inventions profitables, ne se contentent pas de les louer ou de les commenter, mais offrent, s'il se peut, leur fabrique..ou leur terre, leurs capitaux ou leur dévouement, pour en faire l'essai.

p 186
En 1812 [M. le comte de Lasteyrie] avait appris l'invention par Senefelder de la lithographie. Il était aussitôt parti pour Munich, avait appris le procédé et créé en France la première presse lithographique. Les pouvoirs pédagogiques de cette industrie nouvelle l'avaient orienté vers les questions d'instruction.

p 221
Et ce qu'elle refuse aux individus, la société pourra bien le prendre pour elle, mais elle ne pourra jamais le leur rendre. Il en va de la raison comme de l'égalité qui lui est synonyme. Il faut choisir de l'attribuer aux individus réels ou à leur réunion fictive. Il faut choisir de faire une société inégale avec des hommes égaux ou une société égale avec des hommes inégaux. Qui a quelque goût pour l'égalité ne devrait pas hésiter : les individus sont des êtres réels et la société une fiction. C'est pour des êtres réels que l'égalité a du prix, non pour une fiction.
Il suffirait d'apprendre à être des hommes égaux dans une société inégale. C'est ce que veut dite s'émanciper. Mais cette chose si simple est la plus difficile à comprendre surtout depuis que la nouvelle explication, le progrès, a inextricablement mêlé l'une à l'autre l'égalité et son contraire. La tâche à laquelle les capacités et les coeurs républicains se vouent, c'est de faire une société égale avec des hommes inégaux, de réduire indéfiniment l'inégalité. Mais qui a pris ce parti n'a qu'un moyen de le mener à bout, c'est la pédagogisation intégrale de la société, c'est-à-dire l'infantilisation générale des individus qui la composent. Plus tard on appellera cela formation continue, c'est-à-dire coextensivité de l'institution explicatrice et de la société. La société des inférieurs supérieurs sera égale, elle aura réduit ses inégalités quand elle se sera entièrement transformée en société des explicateurs expliqués.

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ressources :
- joseph-jacotot.com
- samizdat (le maître ignorant)
- //blogs.ac-creteil.fr/bv/lycéens/2009/11/04/le-maitre-ignorant/
- novembre 2008 - sciences humaines
- cinq études sur Célestin Freinet - Alain Vergnieux PU Caen

commentaire "L'évaluation formative : Où chaque action elle-même comporte sa capacité à être questionnée"
ndlc : créer, ça vient après apprendre
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Le maître ignorant
Déposé le 4 novembre 2009 par jservois

« Il faut que je vous apprenne que je n’ai rien à vous apprendre »
Joseph Jacotot (1770-1840)

En 1987, Jacques Rancière, professeur émérite au département de philosophie de Paris VIII, écrivit un livre devenu célèbre : Le Maître ignorant (Paris, Fayard), sous-titré : Cinq leçon sur l’émancipation intellectuelle. Le personnage principal de ce livre est Joseph Jacotot, qui enseigna la rhétorique, le droit, les mathématiques, fut successivement  artilleur sous les armées de la République, instructeur au Bureau des poudres sous la Convention, substitut du directeur de l’Ecole polytechnique sous l’Empire. La Restauration le contraint à l’exil aux Pays-Bas où il fut nommé « lecteur » à l’université de Louvain : ce fut l’occasion d’une expérience singulière qui le conduisit à vouloir enseigner ce que lui-même ignorait. Il revint en France en 1830 où ses ouvrages sur l’Enseignement Universel, relatant sa pratique de « maître ignorant » ou « émancipateur », lui valurent les réputations diverses de génie, de doux rêveur et de fou dangereux (vous trouverez ces textes en ligne sur le site http://www.joseph-jacotot.com).
Pourquoi un philosophe comme J. Rancière s’est-il intéressé à ce personnage et à son aventure ? Parce que sa théorie de l’émancipation (tel un point de vue étrange offrant des perspectives nouvelles) permet de réexaminer sous un angle critique ce qui est devenu depuis Diderot ou Condorcet une évidence incontestée : l’institution scolaire serait, en tant que principal agent de neutralisation des inégalités sociales, le fondement de toute démocratie véritable. Bien entendu, nombreuses sont les critiques concernant les insuffisances du système scolaire quant à sa mission ; nombreuses, diverses, voire opposées sont les tentatives de réformes destinées à améliorer ce système. Mais nul ne remet en question l’axiome de base : l’égalité est le but de l’Ecole et l’assise de la démocratie. Jacotot, pour sa part (et Rancière avec lui), doutait de la validité de cet axiome. Non, dit Jacotot, l’égalité n’est pas le but de l’Ecole car l’égalité n’est pas du tout un but : c’est un point de départ. Il n’y a aucune inégalité à réduire mais une égalité à postuler et à mettre en œuvre : l’émancipation n’étant rien d’autre que ce double acte de postulation et de vérification tout azimut de l’égalité postulée des intelligences. Mais puisque « émanciper » consiste à laisser s’actualiser sans limite une puissance (celle qui se nomme intelligence), l’Ecole n’est-elle pas, en revanche et par définition, une « fabrique de l’impuissance », un lieu où l’individu doit d’abord s’avouer incapable et faible pour être ensuite partiellement et progressivement sauvé, partiellement et progressivement délivré de son incapacité fondamentale ?  L’Ecole, comme institution, n’a-t-elle pas besoin de cet aveu d’impuissance pour remplir sa mission ? Chacun le sait, le pire élève est celui qui refuse de faire l’aveu de son infériorité, celui qui dit ou sent ne pas avoir besoin d’Ecole et de maîtres. L’idée de Jacotot est donc la suivante : l’Ecole ne pose pas l’égalité comme but afin de réduire une inégalité donnée mais pour produire la fiction de cette inégalité - fiction sans laquelle elle n’existerait pas.
Adoptons un moment, indéfini quant à la durée, avec Rancière, le point de vue de Jacotot pour en voir les implications.
La révélation de Jacotot : « expliquer = abrutir ».
En 1830, Jacotot est accueilli comme lecteur à l’université de Louvain. Il ignore totalement le hollandais et ses élèves connaissent très peu le français. Comment dès lors exercer sa tâche de « lecteur », c’est-à-dire de professeur de français ? Jacotot se rabat sur une solution de fortune : il existe à Louvain une édition bilingue (français/flamand) d’un roman à succès écrit par Fénelon, Les Aventures de Télémaque, fils d’Ulysse. Conformément aux directives de Jacotot, un interprète demande aux étudiants de se procurer le livre, d’en lire la moitié en s’aidant de la traduction, de répéter sans cesse ce qu’ils avaient appris, puis de lire l’autre moitié en se contentant d’être capables d’en faire le récit. Enfin, il demanda aux élèves d’écrire en français ce qu’ils pensaient de tout ce qu’ils avaient lu. Jacotot, qui s’attendait à une catastrophe, fut très surpris de constater que ses « élèves », auxquels il n’avait pourtant positivement rien appris et rien expliqué des subtilités de la langue française, s’exprimaient très correctement dans cette langue.
Cette expérience, suivie bientôt de beaucoup d’autres semblables, fut pour Joseph Jacotot une révélation : il est possible d’enseigner ce qu’on ignore à un autre ignorant. Cela est possible, cela est souhaitable, cela est vital.
Le maître ignorant est bien un véritable maître : il enseigne, il est cause de savoir - et les individus qui ont rencontré Jacotot ont appris bien des choses qu’ils jugeaient auparavant hors de leur portée. Mais c’est un maître qui ne transmet aucun savoir (bien des choses apprises à son contact lui demeuraient inconnues) : il oblige simplement (mais avec fermeté) une autre intelligence à s’exercer, à se mettre en oeuvre. Le maître, comme l’affirme J. Rancière, est « seulement une volonté qui commande à l’ignorant de faire le chemin, c’est-à-dire de mettre en œuvre la capacité qu’il possède déjà, la capacité que tout homme a démontrée en réussissant sans maître le plus difficile des apprentissages, celui de cette langue étrangère qu’est pour tout enfant venant au monde la langue dite maternelle ».
Ainsi l’expérience que fit Jacotot sape-t-elle entièrement le présupposé implicite de tout système d’enseignement : la nécessité des explications. Apprendre, dit-on souvent, c’est comprendre ; et comprendre exige un maître qui explique. Apprendre par cœur, dit-on, ou par imprégnation, ou par devinettes et tâtonnements, ce n’est pas acquérir un véritable savoir. Savoir, c’est savoir les raisons de ce que je sais ; et apprendre, c’est remonter du complexe aux éléments simples qui, par composition, en rendent raison. Toute la philosophie occidentale s’est bâtie sur cette nécessité de rejeter l’opinion admise au profit d’un savoir fondé, justifié, expliqué, intériorisé.
Jacotot, pourtant héritier des Lumières, rejette cette nécessité de l’explication comme étant elle-même une simple opinion, un préjugé au service d’un rapport de domination. Son objection se présente sous un jour formel : l’explication est toujours relative. L’explication demande souvent à être expliquée et la réduction en éléments simples devient une régression à l’infini. Mais, dans ces conditions, le maître est celui qui juge que l’explication est suffisante ou non. C’est lui qui évalue la distance qui sépare l’ignorant du savant, tout en posant d’emblée cette distance comme infinie. Tu crois savoir, dit le maître à l’élève, et il est vrai que tu sais un peu, mais les raisons que tu connais ont encore besoin d’explications supplémentaires qu’un jour sans doute tu sauras.
Radicalisons le procédé de l’explication. Le maître bénéficie toujours d’une supériorité absolue sur l’ignorant. Car lui seul sait ce que c’est que savoir et ce que c’est qu’ignorer. L’ignorant est un être qui, aux yeux du maître, est fondamentalement aliéné : non seulement il ignore, mais il ignore la différence entre savoir et ignorer - il croit. Le maître explicateur, sous sa figure la moins autoritaire et la plus socratique, est un homme qui s’adresse à des sous-hommes, à des hommes à l’esprit troublé, soumis à des puissances idéologiques considérables. Et il se donne parfois pour mission de les libérer.
C’est précisément pourquoi Jacotot n’est pas un nouveau Socrate. Certes Socrate revendiquait son ignorance, mais pourquoi ? Pour dénoncer les faux savoirs, démasquer l’imposture universelle de l’homme qui croit savoir sans savoir vraiment, provoquer en l’autre la prise de conscience de sa nullité et le rendre ainsi docile aux injonctions transcendantes, celles des essences. Certes, apprendre n’est rien d’autre qu’un accouchement, l’actualisation d’une puissance. Mais, selon Socrate, cette puissance n’est pas mienne : c’est celle de l’appel du Vrai et ce qui est mien, seulement, est mon aptitude, plus ou moins développée, à répondre à cet appel. Socrate est pour Jacotot l’idéal-type de l’abrutisseur, celui dont le message est : fais aveu de pauvreté, reconnais ton ignorance fondamentale et tu seras sauvé (mais jamais complètement : le savoir est une tâche infinie). Jacotot est l’Anté-Socrate ; il dit : fais le chemin, tisse des rapports, dans la nuit, sans phare - la lumière du Vrai n’étant qu’élucubration d’abrutisseur-abruti. La puissance que tu mets en œuvre est tienne et il n’y a aucun Vrai, aucune étoile fixe qui peut te guider, aucun point donné qui te garantira que tu fais bonne route ou que tu rejoindras les autres. Si des communautés de savoir se forment, ce n’est pas l’idole du Vrai absolu qui en sera la cause, mais uniquement cette capacité que tu as mise en œuvre depuis que tu existes pour développer ta puissance, à savoir la capacité de créer des rapports, des équivalences et des traductions. Une communauté émancipée est une communauté de rencontres, non de principe, une communauté de fait et non de droit, une communauté du malentendu et non de l’entente, bref une communauté d’hommes solitaires et non solidaires.
Jacotot nomme « abrutissement » l’exigence pédagogique de l’explication. Le maître explicateur ne constate pas une distance entre lui et l’ignorant, il la crée : il pose d’emblée une impuissance insurmontable qui le justifie dans sa fonction de libérateur glorieux et désabusé. Le maître savant et libérateur (l’abrutisseur) a besoin de l’impuissance radicale de l’élève (l’abruti) pour enseigner, c’est-à-dire combler une distance que lui-même creuse, dans un processus sans fin.
Bref, un enseignement devient « abrutissement » lorsqu’il consiste 1° à poser une inégalité radicale entre le maître et l’ignorant, 2° à se concevoir comme une réduction de cette inégalité, 3° à infinitiser cette inégalité en transformant l’opération de réduction en tâche infinie.
A la méthode explicative et abrutissante, Jacotot opposait une pratique de l’émancipation, fondée sur « l’axiome de l’égalité des intelligences ». Encore faut-il s’entendre sur le sens de ce terme d’« intelligence » : ce n’est nullement une faculté mystérieuse mais un fait qui se manifeste d’abord dans l’apprentissage de la langue maternelle. L’intelligence du jeune enfant opère par observations, répétitions, comparaisons, conjectures et vérifications et elle est constamment soutenue par l’attention : celle qui provient des besoins et de la volonté d’entrer dans la société des êtres parlants. Ce fait est fondamental à double titre : premièrement, il nous dit ce que c’est que comprendre. Comprendre, ce n’est pas être en possession des raisons de ce que l’on apprend, c’est traduire, produire des équivalents : pour comprendre Télémaque et en parler, les étudiants flamands n’avaient à leur disposition que les mots de Télémaque, de même que l’enfant qui apprend sa langue maternelle n’a à sa disposition que les mots de cette langue.
Deuxièmement, puisque cette capacité qu’est l’intelligence est possédée à égalité par chacun (comme en témoigne le fait que nous sommes tous devenus des êtres parlants), il faut en conclure qu’une même intelligence est à l’œuvre dans tous les produits de l’art humain. C’est la même capacité d’observer, de répéter, de comparer, de deviner et de vérifier qui est à l’œuvre dans le roman Télémaque, chez celui qui l’a imprimé, chez celui a fait la machine à imprimer etc. Dès lors, on peut soutenir avec Jacotot que « tout est dans tout » : toute œuvre humaine communique avec toute autre en raison de son origine. Par conséquent, si l’ignorant peut apprendre sans qu’on lui transmette un savoir, c’est qu’il sait déjà au moins quelque chose qui servira de terme de comparaison auquel il est possible de rapporter une chose nouvelle à connaître. Ainsi, à un jeune serrurier illettré qui affirmait ne pas même savoir les lettres, Jacotot fit remarquer qu’il connaissait du moins l’ordre des mois et qu’il pouvait dès lors reconnaître les mots janvier, février, mars… sur un calendrier, qu’il connaissait son nom et le jour de sa fête et qu’il pouvait dès lors retrouver Guillaume et 16 janvier…Mettons Télémaque entre les mains du jeune serrurier : « Voici un fait que je vais te dire, la première phrase du livre : Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. Répète : Calypso, Calypso ne… Voici maintenant un second fait : les mots sont écrits là. Ne reconnaîtras-tu rien ? Le premier mot que j’ai dit est Calypso, ne sera-ce pas aussi le premier mot sur la feuille ? Regarde-moi bien jusqu’à que tu sois sûr de le reconnaître au milieu d’une foule d’autres mots. Pour cela il faut que tu me dises ce que tu y vois…Raconte-moi la forme de chaque lettre comme tu décrirais les formes d’un objet ou d’un lieu inconnu. Ne dis pas que tu ne le peux pas. Tu sais voir, tu sais parler, tu sais montrer, tu peux te souvenir. Que faut-il de plus ? Une attention soutenue pour voir et revoir, dire et redire ».
L’ignorant sait donc toujours quelque chose (peu importe cette chose) et il sait voir et comparer : il peut dès lors tisser des rapports entre telle chose inconnue et la chose qu’il sait. Aucune méthode ne peut préjuger de ces rapports : seule l’attention soutenue de celui qui apprend peut leur conférer de la consistance. Le maître ignorant ne vérifiera rien d’autre que cette qualité d’attention.

A QUOI SERT L’ECOLE ?
Ce serait se méprendre sur Jacotot que d’en faire un précurseur des méthodes pédagogiques modernes fondées sur l’adaptation de l’enseignement à l’expérience personnelle des élèves. En effet, ces méthodes seront toujours des moyens pour réduire une inégalité posée au départ, celle qui sépare le savoir populaire, cristallisé dans l’expérience personnelle, du savoir institutionnalisé : celui qui ouvre les portes de l’intégration économique et sociale. Lorsque Jacotot pose l’axiome de l’égalité des intelligences, il ne s’agit certainement pas pour lui de faire fond sur une prétendue sagesse du peuple mais d’affirmer une égalité totale des « être intellectuels ». Cette égalité n’est pas un idéal à atteindre mais une supposition à vérifier - la vérification étant ici performative : elle crée les conditions de validité de l’axiome. C’est pourquoi la doctrine de l’émancipation ne peut devenir une méthode pédagogique au sein d’un système d’enseignement. Jacotot conçoit l’apprentissage comme le libre développement des puissances individuelles ; en revanche, un système d’enseignement est destiné à intégrer les individus dans une collectivité en les séparant de leur propre puissance et il s’efforce par conséquent de démontrer au nouveau venu qu’il est incapable de réussir seul, qu’il a besoin d’aides et de soutiens de la part de ceux qui ont déjà franchi les étapes de l’intégration.
Jacotot écrivit ses ouvrages dans les années 1830, au moment où la question de l’instruction publique devenait centrale dans la vie politique française : Guizot mettait en place les bases d’une scolarisation primaire de masse. Dans quel but ? Les Lumières françaises ont longtemps douté des vertus d’un peuple instruit. Les républicains, après la révolution, se trouvaient face à une contradiction : comment concilier la souveraineté populaire (l’égalité de droit) et la catastrophe du paupérisme  qui transformait le peuple en masse ignorante, dangereuse, vouée à la seule défense de ses intérêts matériels ? L’instruction publique, sous la monarchie de Juillet, fut l’une des institutions chargées d’apporter une solution à « la question sociale » : elle garantissait l’accès à un savoir minimal commun à toutes les classes, une mobilité sociale (certes très limitée) et elle permettait, à long terme, d’assurer l’ordre et le progrès de l’organisme social par la médiation de la démocratie représentative - seul un peuple éclairé, disait déjà Condorcet, peut confier ses intérêts à des hommes instruits et non à des fourbes ou à des flatteurs.
Jacotot, pour sa part, se démarqua très vivement des « progressistes » (monarchistes ou républicains) : « M. Barthe, ministre de l’Instruction publique de M. Laffite est venu de lui-même consulter Joseph Jacotot : que faut-il faire pour organiser l’instruction que le gouvernement doit au peuple ? Rien, a répondu Jacotot, le gouvernement ne doit pas l’instruction au peuple pour la simple raison qu’on ne doit pas aux gens ce qu’ils peuvent prendre par eux-mêmes. Or l’instruction est comme la liberté : cela ne se donne pas, cela se prend ». L’émancipation que proclame le maître ignorant ne conduit pas à l’établissement d’une méthode pédagogique et elle ne conduit pas non plus à une forme de gouvernement. En ce sens, Jacotot est un démocrate au sens très précis que Jacques Rancière donne à ce terme : « la démocratie n’est pas une forme de gouvernement, mais la pratique elle-même de la politique. La démocratie, c’est d’abord le fait qu’agissent comme gouvernants ceux qui n’ont pas de titre à gouverner. Donc d’une certaine façon, la démocratie, c’est le pouvoir des incompétents, j’entends par là que c’est la rupture des logiques qui fondent un mode de gouvernement sur une compétence supposée, donc c’est l’interruption des logiques de l’inégalité ». On se souvient que cette forme non institutionnelle de démocratie s’est pourtant institutionnalisée dans la cité d’Athènes au Ve siècle avant J.-C. grâce au tirage au sort et à la rotation rapide des charges : on postulait alors que le gouvernant tiré au sort apprendrait la politique « sur le tas », comme on apprend sa langue maternelle. Faut-il dès lors s’étonner des échecs et des contradictions de la démocratie athénienne ? Certains (Socrate et Platon) y virent un régime charmant mais fou et dangereux. D’autres, nos Républicains, y virent une approximation du Vrai, de la démocratie représentative où le peuple (suffisamment instruit pour être conscient de son incompétence) délègue son pouvoir à des intendants.  Jacotot pense, pour sa part, que toute logique institutionnelle est abrutissante et anti-démocratique.