Terreur et possession [1]


TERREUR ET POSSESSION
Enquête sur la police des populations à l'ère technologique
PIÈCES ET MAIN D'ŒUVRE ; L'Échappée 2008 collection négatif 2008

voir : Nanotechnologies, maxiservitude, simples Citoyens, janvier 2003.

Préface

p. 5
Pour Kandinsky, par exemple, la théorie est la lampe qui écliare le chemin déjà parcouru, et non pas celui à venir. Elle est explicative et non prédictive. Cela vient de ce que le chemin déjà parcouru se transforme aussitôt en sentier nattu. Et les sentiers battus ne mènent qu'aux lieux communs.

p. 6
Le mot de "technique" nous vient d'une racine indo-européenne, T-K, qui a donné en sanscrit les mots taksati, "construire" et taksan, "charpentier", ainsi qu'en grec tektôn. D'où l'architecte qui construit nos toits. La technique est l'art de transformer la matière première, en l'occurence le bois : matrix, "matrice", "femelle pleine qui nourrit", "arbre qui produit des rejetons", "partie dure de l'arbre", "bois de charpente", "toute espèce de matériaux", "matière". Materiarus, "relatif à la charpente". Bas latin, materiamen, "bois de charpente", materialis et immaterialis. La technique est le pouvoir de transformer ce monde maternel/matériel. Ce pouvoir a une histoire. Au fil des âges, il s'ezst diversifié, approfondi, étendu, complexifié. Combiné à la science (savoir c'est pouvoir), tantôt à son service et la précédent, tantôt l'asservissant et s'en fortifiant, il s'est lui-même transformé en technologie. Fusion de la science et des techniques, techno-sciences et recherches appliquées. Puis, "hautes technologies", "avancées", "convergences", etc.

p. 7
Le mot industria désigne en latin une "activité secrète". Et secrète parce que criminelle comme le sont les activités couvertes par le secret d'État et celle de ses symbiotes, les groupes industrielles : Krupp, Schneider, IBM, BASF, Mosanto, Areva, Thales, EADS, Sagem, ElfToralFina. Aussi bien ce terme d'industria dérive-t-il d'un verbe struere, qui signifie " empiler des matériaux", des structures, bref, construire.
Au creux des mots, le secret des choses.
Harmonieusement, l'industrie du contrôle, de la surveillence et de la contention, censée pourvoir à la sécurité du capitalisme fondé sur la croissance et l'innovation, en est devenue elle-même l'un des principaux marchés et laboratoires.

p. 8
Le néologisme "sécuritaire" est apparu en 1983 selon le dictionnaire, pour qualifier une tendance " à privilégier les problèmes de sécurité publique". Sans doute parce qu'auparavant était apparue cette même tendance " à privilégier les problèmes de sécurité publique". Modelé sur " autoritaire ", et antonyme de " libertaire ", " sécuritaire " est un euphémisme pour " répressif ". Mais la réalité commande chaque jour un peu plus d'utiliser le mot " totalitaire ", suivant la leçon de Bernanos : " Qu'est-ce que l'État totalitaire sinon une technique — la technique des techniques " ? (La France contre les robots) [...]

Fomentée durant des décennies, le sécuritaire émerge en France métropolitaine en réaction au mouvement de mai 68 (projet Safari, 1974) et sous le libéralisme avancé des années Giscard, avec le plan Vigipirate, la commission Informatique et Liberté, et la loi Sécurité et Liberté.

p. 9
La technologie n'est rien d'autre que du pouvoir sur le monde, et de ceux qui en ont le privilège sur ceux qui en sont privés.

p. 10
Les complots font partie des moyens par lesquels les hommes, minoritaires en nombre, concentrent leurs volontés pour transformer une situation, et y arrivent quelquefois. Le complot par définition et pour réussir doit rester ignoré. Il est donc bien normal que le pouvoir en ridiculise l'idée, à la fois pour assurer son succès, et pour s'en réserver davantage. Gouverner c'est comploter. Rarissimes en revanche, malgré bien des tentatives (carbonari, blanquistes, populistes russes), les complots victorieux des sans-pouvoirs. L'émancipation du plus grand nombre, par nature, ne se fomente pas en secret.

p. 11
Contrairement aux proclamations de Serge, si démesurés que soient les sacrifices humains, il n'est guère de flot révolutionnaire qu'une police criminelle, scientifique et machiavélique ne puisse endiguer. C'est même la routine du comitatus, des organes de terreur du pouvoir.
depuis des siècles nous sommes gouvernés par une société secrète que l'on nomme l'État, instance spécialisée, concentrée et rationnalisée du pouvoir. Le coup d'État permanent, c'est l'État lui-même. Et s'il se réussit, c'est qu'une minorité organisée de façon secrète et pérenne l'emporte d'autant plus fort sur les soubresauts chaotiques de la majorité qu'elle jouit d'une supériorité technique croissante.

p. 13
Jamais la disproportion des forces entre pouvoir et sans-pouvoirs n'a été plus écrasante, tandis que l'industrie du divertissement, entre autres facteurs, dissolvait l'esprit de résistance. [...]

L'accélération technologique est l'autre nom de l'expansion totalitaire. La société de contrôle, nous l'avons dépassée ; la société de surveillance, nous y sommes ; la société de contrainte, nous y entrons.

p. 14
Le contrôle n'est pas la maîtrise, ni l'emprise, ni la commande, ni le pouvoir, mais la vérification. Un inventaire. Un état. Un fichier de biens : objets, cheptel esclaves. Avec d'un côté, sur des tablettes d'argile (Mésopotamie) ou sur des rôles de parchemins, la liste de ces biens notés par leur nom ou par leur numéro, et de l'autre ces biens éventuellement marqués, tatoué de leur nom ou numéro, porteur d'une pièce d'identité. Le contre-rôle s'effectuant lorsqu'au code inscrit sur le rôle, le registre, correspond un code identique sur le bien. Au sens littéral, le contrôle naît tout bêtement avec l'appel (roll-call) des enrôlés, soldats et prisonniers, pour s'étendre aujourd'hui au multi-fichage informatique de la population et à ses rôles électroniques ; notamment via les registres d'état civil, le numéro d'inscription au répertoire (NIR ou numéro Insee), le recensement, la carte d'identité, etc.

p. 15
La surveillance se divise elle-même en détection et traçabilité. À l'ère technologique ce dispositif d'omniscience combine déjà le dépistage génétique, le profilage sociologique, la fouille de données (data mining), la lecture automatisée des expressions façiales, des ondes cérébrales et des indices physiologiques, la vidéosurveillance, les drones, le repérage (capteurs, GPS/RFID/Wifi), la cybersurveillance, le téléphone portable, le puçage électronique, l'Internet des objets, et reportez-vous à votre média habituel pour les prochaines innovations. Autant de moyens qui s'ajoutent aux vieux procédés — délation, infiltration, espionnage — sans les supprimer. [...]

À la détection et à la traçabilité succède le traitement, c'est à dire la répression en cas de trouble de l'ordre public. [...]

Ceux mêmes qui n'ont pas lu Clausewitz savent " que la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens ". Ceux qui l'ont lu savent en outre que " la guerre est donc un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté ".

p. 17
On voit donc que la technologie est la continuation de la guerre par d'autres moyens. Et que les neurotechnologies couronnent ce rationalisme policier qui prétend faire de nous des insectes sociaux et de l'humanité une fourmilière-machine.

p. 18
Rarement théorie n’a mieux été vérifiée par les faits que celle des anciens paysans anxieux du dérèglement industriel du climat, sinon celle des vieux contestataires dénonçant l’autoritarisme des sociétés nucléarisées. (...)
(...) Une société étant un ensemble de personnes qui se tait sur la même chose, la vérité est sa bête noire, sa première victime émissaire que l’on sacrifie à l’unanimité sociale.

p. 19
Cette société avait choisi de se taire sur la finitude du monde. Sur l’éphémère du gaspillage et de la goinfrerie. Les uns parce qu’ils en jouissaient, les autres parce qu’ils y aspiraient, et tous dans la foi que la fée Technologie et le dieu Progrès leur permettraient de transformer sans cesse moins de matière en toujours plus de biens.

p. 20
Notre tentative de mise à jour des faits et de leur assemblage, nous a conduit dans ces pages à dénoncer l’usage mystificateur du concept de « théorie du complot » et à en désigner les véritables auteurs et profiteurs ; à retracer et à détailler la notion récente de « sécuritaire » ; à récuser et démonter de vieux poncifs sur l’invincibilité prétendue de la « guerre asymétrique », de la « guerre révolutionnaire » et du soulèvement révolutionnaire ; à rappeler et à clarifier le sens du terme « contrôle », de « police », et de « surveillance » , à distinguer ces termes entre eux, et avec ceux de « détection » et de « traçabilité » ; à formuler enfin la notion de « société de contrainte » pour désigner le monde en devenir. Loin de jouer avec les mots ou d’en employer des acceptions arbitraires, floues, fausses ou tronquées, on s’en est tenu aux définitions des usuels (Dictionnaire étymologique du français, dictionnaire du vocabulaire technique et critique de la philosophie, le Robert), afin qu’un langage exact et commun permette, autant que possible, une représentation exacte et commune des réalités.

p. 24
Il faut vivre contre son temps, voilà tout.

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Schéma possible (par Marc VAYER)

technique + sciences = technologie / techno-sciences
INDUSTRIE : accélération technologique - innovation / sécuritaire = sécurité nationale
=
complot ("Gouverner, c'est comploter")

CONTRÔLE
numéros - recensement - cartes
registres - inventaires
fichiers

SURVEILLANCE
détection - traçabilité
TRAITEMENT = répression

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Chapitre 1
L’invention de la théorie du complot ou les aveux de la sociologie libérale

p. 31
Dans ce meilleur des mondes possibles, où tous les points de vue coexistent et ‘annulent réciproquement, aimablement, dans un éclectisme languide, croire en la vérité reste la dernière option choquante, simplement parce que la vérité seule est révolutionnaire.
A quoi se connaît-elle ? demandera-t-on. Au soin qu’on met à la cache. Cette société, que l’on a diversement qualifiée d’industrielle, des loisirs, de consommation, du spectacle et, récemment, de l’information, se révèle à l’examen une société du secret, et cela constitue d’ailleurs son premier secret, celui qui couvre tous les autres. Secret scientifique, industriel et commercial, secret défense et services secrets, zones interdites et archives classées, sociétés écrans, paradis fiscaux, circuits financiers et électroniques, censure par le silence ou par le bruit. Dans cette société prétendue « ouverte » par ses apologistes, il n’est rien de si difficile que de saisir une vérité partielle et d’en tirer le fil au-delà du voile de « transparence » et de communication derrière lequel on dérobe la vérité vraie ; car la vérité, c’est toute la vérité.

p. 33
Autre cliché, nous avons tous dans la même rétine un point dit aveugle, où se connecte le nerf optique. Est-ce Georges Bataille qui le premier a comparé ce point aveugle à celui que nous avons dans l’entendement ? L’évidence, souvent, se cache dans ce point aveugle, tel le nez au milieu de la figure. On ne voit pas, justement parce que cela crêve les yeux. reculez d’un pas, cette évidence vous saute aux yeux, comme une forme jaillit du fond d’un tableau. Et qu’est-ce qu’une idée, sinon une saillance de l’informe ? Nous, les sans-pouvoirs, devons rendre visible l’ordre caché du pouvoir, derrière l’apparence de chaos dont il s’enrobe.
I paraît aussi que, à son premier voyage, des îliens d’Océanie ne voyaient pas l’énorme bateau à l’ancre devant leur plage. Simplement parce que ce bateau fantastique ne renvoyait à aucune configuration neuronale dans leur conscience passée. Le pouvoir qui façonne notre expérience exerce sur nous une hypnose similaire : voyant le monde par ses yeux, nous voyons très franchement des mosquées à la place des usines, de la neige au lieu d’un ersatz de bactéries et de protéines, de bons savants à la place d’assassins. Mais les voisins du laboratoire P4 de Lyon ou du centre de retraitement des déchets nucléaires de la Hague ne les voient pas plus qu’on ne voit l’institut Laue-Langevin sur la carte de Grenoble affichée sur les panneaux Decaux. C’est pourtant une curiosité unique au monde, et digne d’être signalée, qu’un réacteur nucléaire en pleine ville.

p. 36
On ne compte plus désormais les mises en garde d’éminences académiques et scientifiques contre les risques de destruction de la terre et de ses habitants, à laquelle ils avaient jusqu’ici collaboré de tout leur zèle rationnel et progressiste. Il n’en manque pas pour confier mezzo voce que « c’est déjà trop tard ». ces gens-là étant les mieux placés pour savoir ce qu’ils ont fait, on ne désespère pas de voir, avant la fin des temps, la foule courir sus les blouses blanches au coin des rues et leurs chefs se promener au bout des piques.
depuis le 6 août 1945, le spectre de cette fin d monde n’a cessé de croître, obsédant aujourd’hui jusqu’au discours d’état. Une catastrophe qu’on ne peut plus nier ni empêcher peut encore servir à renforcer le pouvoir de ceux qui l’on provoquée, par la déclaration de l’état d’urgence, comme en Louisiane, après l’ouragan Katrina. Ces mêmes « écocidaires », qui ont imposé la destruction du milieu au nom de l’économie absolue, qui ont écrasé depuis quarante ans la critique écologique, se muent sous nos yeux en dictateurs écologistes au nom du salut public.

p. 37
les hommes d’aujourd’hui sont les ombres des ces morts radiographiés sur les murs d’Hiroshima, et c’est pourquoi ils sont si tristes. Ils attendent leur tour. Et s’ils ont tant de honte, de remords et de besoin d’expiation, c’est appartenir à la même espèce que cette caste perverse, ayant abdiqué son humanité contre son inhumanité, pour se muer, par volonté de puissance, en pure machine à détruire.


p. 44
Le simple citoyen ne s’étonne pas que la voisine d’à côté soi « habilitée secret défense » ni d’apprendre à quelles troubles et périlleuses activités se livre l’un des plus gros employeurs locaux. Il en serait plutôt fier comme un esclave peut avoir l’esprit maison. (...)
(...) Dans ce monde tacite et réel, il va de soi que les mœurs des affaires, et surtout dans le secteur stratégique des hautes technologies, sont celles de sociétés criminelles avec lesquelles elles s’hybrident de plus en plus. C’est que à partir du moment où la guerre devient une branche des hautes technologies, celles-ci ne peuvent plus être que le théâtre de cette guerre.
mais dès les origines, trafic et piraterie n’étaient que les deux variantes d’une même activité, suivant les opportunités.

p. 47
On peut poser en principe qu’un fantasme est une évidence qui n’a pas franchi un certain seuil d’admission. Avant ça ne se dit pas, après ça va sans dire.
Avant, c’est un fantasme de die que les nanotechnologies servent un projet d’homme-machine dans un monde-machine. Arès, c’est une évidence que cet irrésistible progrès n’ira pas sans une kyrielle de mesures d’encadrement, comités d’éthique et conférences citoyennes.

p. 48
On peut aussi clamer ces nouvelles évidences pour effacer ses dénégations de la veille et se poser en lanceur d’alerte. (...)
(...) Disons le donc, puisque le rôle des ingénus est de transformer certains fantasmes en évidences ou, si l’on veut, de renverser les évidences. Car la langue va où la dent fait mal et le pouvoir ne peut se contenter de demi-mensonge. Au moindre accroc, c’est toute la trame qui file. Il lui faut donc inverser les mots et les choses pour ne pas se contredire.

p. 49
Il faut être un pur produit du système Bokanovsky pour gober qu’un parc puisse être « naturel », la nature et l’intelligence « artificielles », les machines « intelligentes », la réalité « virtuelle ». On exige de plus en plus des scientifiques et des industriels la preuve de l’innocuité de leurs produits plutôt qu’on exige de leurs victimes la preuve de leur nocivité. Chacun son illumination. les uns découvrent qu’il n’y a pas de question immigrée dans les quartiers « sensibles », mais un problème raciste dans les quartiers insensibles. les autres que l’Aide publique au développement relève strictement du double pillage, des bailleurs et des destinataires, au profit de nos grandes compagnies. On note que l’Agence intergouvernementale pour l’énergie atomique organise la prolifération nucléaire sous couvert de la combattre. Ce pourquoi elle reçoit le prix Nobel de la paix, comme le criminel de guerre Kissinger. Des penseurs s’avisent que le dysfonctionnement est devenu le fonctionnement par un autre nom de toute la machine sociale comme l’état d’exception devient bientôt la règle.

p. 52
A peu près toute vérité peut se dire sous couvert de fiction, cependant que le mensonge légal a cours forcé sous couvert de vérité. Et ainsi le sous-monde infernal ne submerge jamais l’impassible surface.

p. 59
Le complot, vieux comme la communauté, ne peut se fomenter qu’en son sein, et l’histoire en regorge, plus attestés l’un que l’autre, dès leur origine. La raison en est simple : l’union e le secret constitue un double avantage sur la dispersion et la publicité dans les affaires du groupe. Et c’est pourquoi l’on voit, même dans les mouvements de contestation, qui en principe se targuent de loyauté et se réclament de la démocratie directe, des factions se réunir secrètement pour instaurer un pouvoir occulte et manipuler l’assemblée générale.

p. 60
Le pouvoir impérial reconnaît très bien Napoléon III sous le masque de Machiavel et authentifie la description de Maurice Joly en l’emprisonnant pour deux ans à Sainte-Pélagie.
Que dit Napoléon-Machaivel ?
« Le principal secret du gouvernement consiste à affaiblir l’esprit public, au point de le désintéresser complètement des idées et des principes avec lesquels on fait aujourd’hui les révolutions. Dans tous les temps, les peuples comme les hommes se sont payés de mots. Les apparences leur suffisent presque toujours ; ils n’en demandent pas plus. On peut donc établir des institutions factices qui répondent à un langage et à des idées également factices ; il faut avoir le talent de ravir aux partis cette phraséologie libérale, dont ils s’arment contre les gouvernements. Il faut en saturer les peuples jusqu’à la lassitude, jusqu’au dégoût. »

(Note de Marc VAYER : voir Sarko)

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Chapitre 2
L'invention du sécuritaire ou la liquidation de la gauche militante


p. 74
Un complot réussi, c’est de préférence un complot invisible et innomé, il est donc bien normal que les maîtres et avocats des apparences ridiculisent l’idée même de complot, afin de s’en réserver l’usage. Innombrables, les complots du pouvoir. Rarissimes, ceux des sans-pouvoirs. Impossible d’un nommer un victorieux. Ce n’est pas notre genre.
Mais, dira-t-on, pourquoi cette attention au complot ? Ne serait-il pas plus judicieux de chercher ce qui rend l’opposition si difficile, et si florissant l’esprit de servitude ? Depuis le temps qu’il y a des insoumis, et qu’ils se demandent les raisons de leur isolement, on pourrait croire à un recensement exhaustif des réponses possibles. En fait la question intrigante serait plutôt : pourquoi y-a-t-il encore des anormaux ? — mais les sciences sociales et médicales y travaillent et convergent vers des solutions optimales.
Certains ont situé le principe d’allégeance dans notre passé animal; dans l’implacable division entre dominants et dominés. Une fois perdu l’espoir d’éliminer ou de renverser la domination, l’instinct de conservation commande aux dominés de s’accommoder de leur sujétion, voire d’en tirer avantage sous la protection des dominants. L’habitude, cette seconde nature, fait le reste. Et ainsi, toute la société est une prison où règne, à l’état plus ou moins prononcé, le phénomène de caïdat.

Le grand cauchemar des années 1980 [1]

La décennie Le grand cauchemar des années 1980
François Cusset Éditions La découverte 2006

(...) Le reniement est bien ce qui leur a permis de rester à l'avant-scène - savoureux paradoxe. Car être le premier à savoir qu'on s'est « trompés », et le clamer en tous lieux pour éviter aux plus jeunes de faire la même erreur, assure au pécheur un pouvoir spirituel sur le reste des ouailles, qui non seulement le pardonneront mais lui érigeront une statue. Comme en témoigna dans un autre genre, en 1997, la confession télévisée très baptiste de Bill Clinton, autre soixante-huitard efficacement reconverti, une contrition en mondovision qui changea la fellation en rédemption collective.
En ce sens, le reniement est bien une forme de la continuité, dans la mesure où il a surtout pour but de garder l'initiative de la parole et un magistère moral incontesté. (...)

(...) On relève alors à peine les premiers dérapages du héros Soljénitsyne, qui chante sa « patrie » à Harvard début 1979, affirmant la « supériorité du caractère russe sur celui des Occidentaux ». C'est que le dissident est alors l'homme-Dieu, venu narguer le Diable au pied de son mirador. Et la pose du dissident revient alors, pour tant d'intellectuels parisiens, à croire en être devenu un à force d'en
côtoyer. En faisant des droits de l'nomme un dogme et non une exigence spécifique, et en diabolisant à l'inverse la « meurtrière » pensée critique, l'opération consiste pour eux à jeter le bébé de toute critique sociale avec l'eau du bain totalitaire. Ainsi le totalitarisme a-t-il ses héros, les dissidents, et ses complices, les penseurs critiques. Dès 1980, le philosophe politique Marcel Gauchet, que l'amour du communisme n'étouffe pas vraiment, peut moquer le retour de « nos désuets, verbeux et hypocrites droits de l'homme » et cette « audace par procuration » de la mondanité antitotalitaire, organisée selon lui pour « se dissimuler à bon compte son propre avachissement dans les flancs confortables d'une société de corruption ». (...)

(...) Au total, c'est un chasse-croisé de termes qui résume ce tournant politique et intellectuel : l'effacement graduel du mot « capitalisme », sinon pour moquer la trivialité consumériste du « cacapipitalisme » (un bon mot dû alors à Pascal Bruckner et Alain Finkieikraut "), et l'invasion simultanée de celui de « démocratie ». Ce mot si longtemps absent du débat français, où l'isoloir n'était pour la gauche intellectuelle que « le symbole de toutes les trahisonsa) », est soudain devenu, grâce à la caution que lui apporte la menace totalitaire, le nom d'une essence anthropologique, une invocation sacrale, un fétiche politique innocenté par avance de tout ce qu'il pourrait recouvrir - formule magique donc incritiquable, et dès lors largement impensée par la pléthore d'essayistes « démocrates ». L'ensemble en somme est très cohérent : morale antitotalltaire, antimarxisme politique, invocation constante du « réalisme », retour d'une droite d'idées, critique de toute critique, nouvelle religion de la démocratie. (...)

(...) Dans la France de la fin des années 1970, on s'enthousiasme ainsi pour les découvertes des sciences de la vie sur l'« auto-organisation » du vivant et leur application aux sciences sociales comme « autoproduction » de la société, une mécanique sans sujet mais aux règles précises. On se grise des théories systémiques de l'information et de la communication, celles des mathématiciens américains pionniers des années 1940 (notamment Norbert Wiener avec Cybernétique et Société), puis celles des sociologues et des psychiatres alternatifs formant le « Collège invisible » de Palo Alto dans les années 1950 et 1960 (de Gregory Bateson à Paul Watziawick) : elles posent que tout système complexe est plus que la somme de ses parties, et que chaque sous-système local fonctionne par rétroaction (ou feed-back) en réponse aux stimuli de son environnement - que ce sous-système soit l'organisation cellulaire, pour les biologistes, la famille nucléaire, pour les psychiatres, ou la Nation et la société modernes selon nos vulgarisateurs français. On s'enamoure même de la « neurophénoménologie générative » du cogniticien chilien Francisco Varela, surtout depuis qu'il a été associé à un grand laboratoire parisien et que peut être étendue à révolution des sociétés sa ténébreuse théorie de l'« autopoïèse » (une auto-organisation des neurones du cerveau qui permet de redéfinir la subjectivité comme « système d'autonomie »). (...)

(...) Deux grands livres au moins échappent en 1980 à cette nouvelle emprise de l'histoire-géo(stratégie), deux OVNI qui traversent une France nostalgique et remise au pas, deux anomalies qui s'insinuent dans l'espace assagi des librairies et des journaux. Ces livres très différents sont tous deux « contre-historiques » ; et ils arrivent à contretemps, dans la mesure où leur force de résis- tance à l'ordre établi semble les faire surgir trop tard, à moins qu'ils n'aient fait irruption trop tôt. C'est d'abord le premier volume de L'Invention du quotidien signé du jésuite politiquement défroqué Michel de Certeau : son analyse des « micro-résistances » et des « ruses traversières » des « usagers », ou des « contre-façons » d'habiter un monde devenu inhabitable, depuis la lecture vue comme « braconnage » jusqu'à la marche urbaine comme « réappropriation » de la ville, consiste à localiser une puissance critique dans les inventions singulières de chacun. On ne saurait être plus à contretemps au moment où l'individualisme se trouve réhabilité par le discours dominant dans le sens inverse d'un repli sur soi, d'un égoïsme pacificateur, d'une heureuse démission de la critique. Le livre, parce qu'il repolitise la notion d'usage et invite à détourner tout ce qui nous entoure, sera en fait plus adapté à l'esprit des années 1990. Quant à Mille plateaux, grand œuvre de Gilles Deleuze et Félix Guattari et second volume de Capitalisme et schizophrénie (L'Anti-Œdipe, paru en 1972, en était la première étape), aucun livre ne pourrait être plus en décalage avec l'air du temps. « Période de désert » et d'une bmsque « restauration de la transcendance », reconnaîtra plus tard Gilles Deleuze, « l'époque n'y était plus12 ». Car ce livre-monde est une machine de guerre contre toutes les transcendances, il ne cesse de déployer au présent des « devenirs » et des « singularités », aux antipodes du récit historique dominant, de parier (avec les botanistes) sur les « rhizomes » contre les trop hiérarchiques « racines » et pour les nomades contre la sédentarité de l'État. Il chante de plateau en plateau, de chapitre en chapitre (chacun est associé à une date méconnue du temps historique), sur l'air de « l'intempestif » contre la triste prose de l'Histoire : « pas un acte de création qui ne soit trans-historique » et ne suppose, pour s'accomplir, toute « cette nuée non historique », car de son côté « l'histoire ne fait qu'un avec le triomphe des États ». (...)

(...) C'est en quoi l'an 1 du mitterrandisme est une date-chamière autant pour l'alternance politique qu'au titre de cette transition cruciale : la fête, avec ses dimensions de plaisir et d'événement collectif, passe de contre-pouvoir en pouvoir. Elle n'est plus l'ingrédient majeur des émeutes de 1968 ou des coups de force des années 1970, synonyme alors d'insurrection et d'irruption, mais l'instrument d'une idéologie de la « modernisation » et d'une célébration de l'ordre établi, synonyme désormais d'apparat et d'événement programmé. La fête passe du fait politique, comme forme de l'être-ensemble et refus de la résignation, au discours (lui-même très idéologique) de l'« apolitique », ou de l'état de fait : la fête sera là, au mieux, pour oublier les rigueurs du temps. Car il a fallu toute la perfidie de ses chroniqueurs rétrospectifs pour opposer, à propos de Mai 68, la fête réussie et la révolution manquée, le « culturel » et le « politique », puisque, sur le moment, les deux dimensions furent intensément indissociables. Mais, moins de quinze ans plus tard, au terme d'un tel basculement, « la fête nomme quelque chose comme une contre-manifestation6 », le contraire
d'une expression collective, ainsi que le formule Alain Badiou.
On dira que la République a toujours orchestré de grandes cérémonies d'autopromotion qui rythment son calendrier, et que les démocraties savent depuis longtemps « fêter » les nouveautés sociales ou les innovations commerciales. Mais les nouveaux pouvoirs de 1981, notamment dans le sillage de Jack Lang et de son cabinet de têtes chercheuses du ministère de la Culture, affinent, adoucissent, rajeunissent et surtout étendent à tous les champs d'action possibles ces tactiques ancestrales d'instrumentalisation de la fête. Ils réinventent une science politique, moderne et républicaine, de la fête. À la limite, la gauche mitterrandienne a besoin d'orchestrer la fête comme les pharaons de bâtir des pyramides ou les milliardaires américains de financer des musées : pour durer, marquer son temps, inscrire son nom, puisque c'est l'unique souci réel d'une gauche qui n'est jamais dans l'histoire de France restée au pouvoir plus de quelques mois. (...)

(...) C'est parce qu'elle est encore abstraite que l'informatique est ainsi fêtée collectivement, parce qu'elle menace de laisser la France à la traîne des États-Unis qu'elle se fait devoir civique. Pour comprendre cette année 1981, il faut rappeler le succès des sessions d'initiation à l'informatique que lance alors le Club Méditerranée, pour la démystifier, en faire un loisir parmi d'autres et promouvoir même, tout en bronzant utile, sa valeur d'ambiance. Elle est parée de ce mélange d'hédonisme et de productivisme, de liberté de mœurs et de lucidité qui fait la « vie moderne ». Actuel avait prévenu en novembre 1979, dès son premier éditorial : « les années quatre-vingt seront actives, technologiques et gaies », triple qualification qui donne la clé de l'an 81. Une année que ses animateurs veulent drôlement technique et techniquement festive, et qu'on pourrait résumer, si l'on ne craignait l'anachronisme, sous la figure de la techno-parade. Quant a Libération, reparaissant le 12 mai 1981 après une longue interruption, il reprend d'emblée à Rimbaud son impératif célèbre : « il faut être absolument moderne ».

Sauf que la technologie ne se décrète pas, n'atteint pas le citoyen par l'entremise du discours politique, tout comme la fête ne se planifie pas (seulement) d'en haut : toutes deux relèvent d'un fond anthropologique, d'une mutation culturelle sur la longue durée que ne sauraient contrecarrer, ou hâter, petites phrases et cérémonies d'un gouvernement novateur. Car, en 1981, la vraie révolution des médias et des technologies s'effectue déjà à distance du pouvoir d'État, dans le rachat par exemple fin 1980 du groupe Hachette par la
firme Matra de Jean-Luc Lagardère (à qui les nouveaux édiles socialistes promettent justement que l'État ne prendra dans le nouvel ensemble qu'une part minoritaire du capital), ou bien très loin des rivages français, sur la côte ouest des États-Unis par exemple, où commence à émettre le 6 août la chaîne musicale MTV - avec pour premier clip, comme pour annoncer l'ampleur du changement en cours, le morceau des Buggles « Vidéo Killed thé Radio Star ». (...)

(...) Représentants de la grande bourgeoisie intellectuelle ou industrielle, ses fondateurs (le club saint-Simon) ont pour objectif premier de rapprocher deux milieux étanches, ceux de l'université et ceux de la grande entreprise. Celle-ci, selon eux, a besoin des sciences sociales pour « éclairer » ses prises de décision (comme Fauroux en a fait la pénible expérience en ouvrant une usine de verre en Iran sans tenir compte des troubles religieux et politiques grondant dans le pays), et celle-là sortirait bien de sa frustrante tour d'ivoire. C'est de cette fécondation réciproque que naîtront, estiment-ils, les idées susceptibles d'influencer en retour le pouvoir d'État. Les oligarchies économique et académique sont sollicitées comme d'heureux contrepoids à l'« aristocratie » des élus. Car il leur importe avant tout, fidèles en cela à une longue tradition de suspicion à l'égard de la démocratie et de son hasardeux suffrage universel, de contourner les deux pôles de la représentation politique, les masses non pensantes et le pouvoir d'État, et d'interposer entre eux des instances enfin « compétentes » - autrement dit mieux à même de savoir comment servir l'intérêt bien compris du pays, c'est-à-dire de ses classes dirigeantes. (...)

(...) Les animateurs des rencontres de la Sorbonne ont franchi, eux, un pas de plus dans l'idéologie de la créativité. Leur définition du terme doit être assez lyrique pour mobiliser les récalcitrants, et assez élastique pour faire le pont entre création d'entreprise et création littéraire, création de richesse et de langages. Elle est à l'image de l'épais numéro spécial que consacre le mois suivant aux « créateurs » la revue Autrement, « frénésie communicatoire » et invention d'une « nouvelle culture » où la liste compte plus que ses items et où doit circuler l'énergie « moderne » d'un monde d'inventeurs, de pionniers, de rassembleurs et d'audacieux : du styliste Thierry Mugler au physicien René Thom, du jeune chef Joël Robuchon à la nouvelle revue littéraire Romans, des meubles de création Totem à l'étude des icebergs, et de l'innovation en région au rock en banlieue. Comment résister à cette formidable puissance d'inclusion ? Comme le disait Guy Debord vingt ans plus tôt, dans nos sociétés développées, il est devenu plus facile de rencontrer un créateur qu'un homme. (...)

(...) Pascal Bruckner (...) Cette mécanique psychique, qui veut qu'on ait raison grâce au fait initial d'avoir eu tort, rappelle d'ailleurs davantage la stratégie de reniement triomphant des soixante-huitards que les motifs réels de leurs aînés tiers-mondistes. Mais c'est tout « un mécanisme amoureux [qui est] en jeu », et rend finalement la « conscience tiers-mondiste [...] amoureuse de sa propre image »22. Ce psychologisme systématique sonne autant comme une autocritique qu'une vengeance de moraliste contre le monopole, hier, de l'analyse politique. Surtout, il fait l'impasse, comme le lui reproche le géographe Yves Lacoste, sur les facteurs historiques du tiers-mondisme français, qui fut une réaction aussi bien aux campagnes américaines d'aide massive de l'après-guerre, menées pour que le tiers monde ne tombe pas sous la tutelle soviétique, qu'au colonialisme dominant dans l'opinion française des années 1950. Outre l'absence de conclusion du livre, qui adresse au tiers monde le « célèbre adage : ni avec eux ni sans eux », un confusionnisme constant sème ici et là le lecteur, comme lorsque le tiers-mondisme se retrouve finalement assimilé à une nouvelle pensée coloniale (et donc l'anti-tiers-mondisme, à la noble tradition anticolonialiste !). (...)

(...) La liberté, en ce sens, se trouve politiquement privatisée en 1984. Elle passe d'un combat singulier mené au cœur de l'espace public à des revendications plurielles au nom de la sphère privée, d'une forme de subjectivation politique à une simple demande de droits : liberté d'écouter, liberté de consommer, liberté de choisir, que ce soit pour choisir son école (un choix pour lequel défilaient les manifestants de juin, plus que pour l'éducation confessionnelle), sa radio ou même sa télévision - puisqu'on novembre commence d'émettre la première chaîne privée française, Canal +, payante et différente, promotrice d'un cocooning original contre le conformisme du spectacle de masse. Liberté, en tout cas, n'est plus le nom d'une lutte contre l'oppression, mais d'une pleine réalisation de soi, elle n'est plus un combat impersonnel mais une exigence personnelle, personnalisée, dûment personnifiée même. Une rhétorique à ce point dominante en 1984 qu'elle fait de NRJ, malgré une programmation d'un genre différent, la Pravda de la France de ce temps. (...)

(...) Mais, pendant qu'en preux chevaliers des kiosques Libération et Le Nouvel Observateur font état des « menaces de mort » que leur vaut leur soutien du premier jour à SOS-Racisme, l'association de la rue Martel, puisque c'est là qu'elle est basée, peine à percer sur le terrain. C'est que le plébiscite des médias suscite un plébiscite populaire qui n'a lui-même d'autre valeur que dans la brève durée des coups médiatiques, une logique « partiellement circulaire » qu'à mise au jour le chercheur Philippe Juhem : la couverture du phénomène par les médias « tend à s'entretenir elle-même et, par les réactions qu'elle suscite dans les cours de lycée, contribue à produire la réalité sociale qu'elle est supposée décrire ». Médias et politiques, bien sûr, n'ont pas inventé de toutes pièces un antiracisme nouveau, que les dérapages des Dupont Lajoie en ces années de percée du Front national ont suffi à ancrer, en réaction, dans certaines cités. Ils ont plutôt détourné au service de leur logique propre, transformé en un phénomène d'ensemble dont ils reformulent la symbolique et les priorités, quelques initiatives fortes du début de la décennie.

La plus célèbre reste la marche des descendants d'immigrés de Lyon à Marseille et Paris à l'automne 1983, rebaptisée « marche des Beurs » par une presse en mal de faits sociaux (les intéressés n'employaient alors pas le mot « beur »). Imaginée par le prêtre « rouge» Christian Delorme et, depuis son lit d'hôpital, par le président de SOS-Avenir Minguettes Toumi Djaïdda, blessé par balle par un policier, la marche pour l'égalité des droits et contre le racisme, conçue en référence aux marches non-violentes de Gandhi et Martin Luther King, quittait ainsi les Minguettes, près de Lyon, début novembre 1983 pour traverser la France du sud au nord. Et elle obtenait, à son arrivée à Paris le 3 décembre, quelques résultats pas uniquement symboliques - distribution de cartes de séjour et modification du Code pénal pour y faire figurer les « violences racistes ». Ses organisateurs furent reçus aussitôt à l'Élysée, avant que la marche ne se dissolve d'elle-même quand chacun partit retrouver sa famille et son quartier. (...)

(...) Au contraire du patient travail de recueil du souvenir effectué par Lanzmann auprès des survivants des camps, c'est l'immédiateté qui caractérise la nouvelle morale : qu'elle s'affiche sur un badge, dans des slogans efficaces ou par une musique compassionnelle, elle congédie tout ce qui requiert la durée - discussion, critique, mémoire, action politique. À la verticale de la transmission et à la diagonale des libres pensées, elle préfère l'horizontalité de l'image, qu'on ne peut contester. Avec l'antiracisme et son éloge du melting-potes, le nouvel ordre moral se fait pur spectacle. Il n'est plus tapi dans les courants sou- terrains de l'idéologie ou des valeurs, mais rafraîchissant comme l'écume d'une vague unanime. Il n'est plus enraciné dans les institutions et les arbres généalogiques, mais punaisé sur un revers de veste ou diffusé en musique d'ambiance. Sa seule valeur est de connivence : qu'il tisse un lien minimal, à l'heure où se délitent les liens d'hier. Car qui peut dire non à la petite main jaune ? (...)

(...) Quant à la « multinationale de l'amitié » d'Harlem Désir, elle fait entièrement le jeu du marché, à l'heure où l'on commence à le segmenter en fonction d'archétypes communautaires, à l'organiser selon mille petits contrastes, à le définir lui-même comme rien d'autre que le libre jeu des différences individuelles. La preuve que cette « générosité » est indissociable du marché, et que fraternité antiraciste et combat anticapitaliste sont même considérés comme radicalement incompatibles, est fournie alors comme un lapsus par ce jeu-test proposé dans Libération : en 1985, on est « de gauche », soit « parce qu'on veut lutter contre le capitalisme et construire le socialisme », soit « parce qu'on croit à certaines valeurs (comme la justice, la générosité, la fraternité) » 14, deux options entre lesquelles il faut se décider - égoïsme anticapitaliste ou fraternité marchande, à vous de choisir.

On voit se creuser là, il y a vingt ans, un fossé politique regrettable entre les mouvements antiracistes et les luttes anticapitalistes. D'où la difficulté qu'ont les deux types d'activisme à faire alliance aujourd'hui ne serait-ce que ponctuellement, lors des émeutes de novembre 2005 ou des manifestations du printemps 2006 contre le Contrat première embauche (CPE). (...)

(...) En fin de compte, cette communication politique vouée à articuler solidement libéralisme et antiracisme a l'avantage de compenser les duretés du marché, d'adoucir les rigueurs de la concurrence, de célébrer une différence qu'on puisse décliner dans les modes de vie et de consommation mais qui ne remette pas en question l'identité républicaine. Autant dire, la fin de la différence, comme l'estime alors Jean Baudrillard : « L'âge d'or de la différence est révolu [...]. L'âge d'or de l'indifférence commence, [...] revendication exacerbée d'identité sur fond d'indifférence générale. Non plus l'orgueil d'une différence fondée sur des qualités rivales, mais la forme publicitaire de la différence, la promotion de la différence comme effet spécial et comme gadgetlf>. » (...)

(...) L'Histoire, quand elle ne passe plus sous nos fenêtres mais juste sur l'écran de nos soirées mutiques, est peut-être condamnée à une fin aussi dérisoire - petite fin roumaine pour le régime de la grande peur, petite fin cathodique pour l'année par excellence des grands épilogues. Car l'année 89 vide les vieux tiroirs, expulse les fantômes, débranche d'un coup les despotes comateux. Au point qu'elle est, plus qu'aucune autre au xx' siècle, celle des rhétoriques déchaînées de la fin, celle d'un délire de dénouements, d'un trop-plein de terminaisons, cascade de chutes concentrées sur quelques mois : fin du Rideau de fer, fin des régimes communistes, fin de la révolution à tous les sens du terme puisqu'on célèbre ainsi le Bicentenaire de 1789, fin aussi (ou début de la fin) des juntes militaires sud-américaines ou de l'Apartheid sud-africain3. Une profusion de dictatures enfin écartées qui laisse partout le champ libre à la démocratie de marché sur le modèle occidental (démocratie représentative et économie de marché) et incite quelques experts d'État, comme le politologue conservateur américain Francis Fukuyama ", à en conclure à la « fin de l'histoire », en l'absence désormais d'un pôle extérieur au monde dominant, et même à la « fin de l'homme », désabusé par l'expérience de l'histoire. Cette fin n'est pas leur mort, bien sûr, mais l'accomplissement définitif, selon Fukuyama, du programme dont ils étaient porteurs. En 1989, la récupération idéologique de cette riche actualité consiste dès lors à glisser de la fin au sens de clôture à la fin comme but ou finalité : c'est ainsi que devait finir ce qui osait encore faire obstacle au destin libéral de la planète, ainsi du moins en avait décidé la providence, estiment les intellectuels antitotalitaires d'hier, oubliant que l'Histoire n'a pas pour essence la réalisation d'un destin, mais l'irruption de l'événement, les jeux imprévisibles du hasard et de la rupture.

Croire que ce qui arrive a lieu comme résultat d'un plan préétabli est ce que les philosophes de la Renaissance dénonçaient déjà comme l'« illusion téléologique » (de télos, le but), en moquant ceux qui estimaient que les rainures du melon prouvaient bien qu'il avait été pensé pour être partagé et mangé en famille. C'est pourtant ce que reproduisent cinq siècles plus tard les vainqueurs idéologiques de cette année unique, en lui donnant un sens et une fatalité. Ils déroulent toute une litanie de la fin qui signale aussi, tandis que s'ouvre la dernière décennie du millénaire, l'obsession de ce « temps de la fin des temps » cher aux prophètes millénaristes et aux pensées messianiques. En attendant, dans une France que ce vent puissant venu d'au-delà des frontières réveille soudain d'un mauvais rêve franco-français, trois fins synchrones viennent secouer un paisible état de fait : non seulement cette fin mondiale du communisme, auquel succède un chantier libéral à défricher, mais la fin effective de la révolution, changée en simple commémoration, et la fin aussi d'une certaine pax republicana entre la France de Jules Ferry et ses communautés. Car 1989 voit également la première affaire du « voile » à l'école, en septembre, et le réveil dans la foulée d'un républicanisme dur fustigeant un islam ressenti comme la nouvelle menace. Au-delà, « communautés » et « identités », qu'on va bientôt soupçonner de fomenter un complot contre la vraie citoyenneté, s'avéreront un repoussoir idéal quand on vient de perdre, avec le communisme, l'épouvantail nécessaire, celui qui fournissait a contrario sa raison d'être à la république. (...)

(...) Au-delà de son kitsch festif, tel est l'enjeu idéologique du Bicentenaire pour ses maîtres d'œuvre intellectuels, tous aussi élégamment réactionnaires : montrer que la Révolution n'appartient plus à la politique mais tout au plus à l'histoire, à un passé qu'on travaillera tous à éviter de reproduire. Dire qu'elle est« terminée », comme le précise Furet en 1986 pour expliciter cette formule qui fit le succès de son essai de 1978 (Penser la Révolution française), c'est à la fois « un vœu et un constat : un vœu parce que je pense que la révolution n'a plus grand-chose à gagner à être investie par les passions politiques, un constat [parce que] la révolution ne comporte plus d'en jeu [...] dans la politique française », et qu'en fin de compte « tout le problème des révolutions, c'est d'arriver à les terminer ». Ce que cet essai affirmait alors, c'est que 1793 était contenu en germe dans 1789, que la Terreur est l'aboutissement de toute révolution, et que l'opposition de ces deux dates comme celles de la démocratie et de sa dérive totalitaire n'était qu'un écran de fumée : toute insurrection, pour Furet, même démocratique, est par nature totalitaire. cet essai pionnier fixait pour premier objectif à tout historien de la Révolution d'en évacuer la dimension sociale pour en montrer l'"autonomie" politique, comme si l'on pouvait séparer les deux comme on départage le bien (politique) et le mal (social). (...)

Quadryptique : ça bouge...

Quadryptique : ça bouge...

L'atelier est frais, l'internet sur musicme ou france culture, et je reprends le quadryptique. Sur "Léda", des flammes et les ailes du cygne ; sur "suctusstupratio", j'enlève le crâne et le colosse couché tel qu'ils sont sur les photos ci-dessous et je retravaille les puttis.