Les cathédrales

Notes de lecture

Les cathédrales

André Malraux, Jean Genet, Georges DIDI-HUBERMAN, Henri Michaux, Paul Virilio


dessin : Pierre Douillard

Malraux, Psychologie de l’Art (Skira, édit.) «UNE SIGNIFICATION DONNÉE AU MONDE»

Le monde, est, en même temps que profusion de formes, profusion de significations ; mais il ne signifie rien, parce qu’il signifie tout. La vie est plus forte que l’homme en ce qu’elle est multiple, et autonome et chargée de ce qui est pour nous chaos et destin ; mais chacune des formes de la vie est plus faible que l’homme, parce qu’aucune forme vivante, par elle-même ne signifie la vie. Que l’Égyptien antique se conçoive comme lié à la mort, ses traits et sa marche l’eussent moins montré que ne le montre sa statue. De quelque façon qu’un art représente les hommes,fi il exprime une civilisation comme elle se conçoit : il la fonde en signification, et c’est cette signification qui est plus forte que la multiplicité de la vie. Car si le monde est plus fort que l’homme, la signification du monde est plus forte que le monde : le maçon qui construisait Notre-Dame échappait au sculpteur parce qu’il marchait et qu’il était vivant ; Mais il était aussi plus faible : il était vivant, il n’était pas gothique.» […]

Malraux, Le miroir des limbes Antimémoires (Folio) p86

[…] Depuis plus de deux mille ans, cette terre (le Yémen) est une terre de légende. Elle le fut pour Rome, pour la bible et pour le Coran, elle l’est pour les conteurs d’Éthiopie et de Perse. J’ai entendu les derniers, au tempn) raconter comment se perdit l’armée romaine d’Aétius Gallus lorsqu’elle cherchait la côte après avoir échoué devant Saba : « Un très mauvais désert ! » disaient-ils. Selon eux c’était la malédiction des Liseurs des Astres de Saba, qui avait perdu les légions ; et il est vrai qu’ils errèrent, des mois durant, à travers ces solitudes, jusqu’à moins de cent kilomètres de la côte qui les eût sauvées. Elles ne trouvèrent que la mer intérieure, aux flots immobiles et aux bords c∏ouverts de coquillages bleuâtres.
Comme Xerxès avait fait flageller l’Égée, leur général décida qu’à défaut de la ville, il posséderait la mer. Rendu fou par le Dieu-Soleil, il rêva d’entrer au Capitole avec son armée chargée des coquillages en quoi il voyait l’âme ce cette mer qu’aucun Romain n’avait contemplée. Il forma les troupes en ordre de bataille contre les flots. Les carabes de Rome entrèrent dans l’eau tiède au commandement des buccins ; chaque soldat ployé, cuirasse dans le soleil, emplit son casque de coquillages et repartit, sans perdre sa place dans le rang, tenait ce casque plein de murex ou de conques bruissantes, vers Rome — et vers l’insolation mortelle.
Pendant deux sidoigts allongés à l’infini sur le sable, comme des doigts d’avare … […]

Jean Genet “L’ennemi déclaré” (Gallimard) « Cathédrale de Chartes “vue cavalière” »

Deux pôles : Chartres et Nara1, pôles d’un axe autour duquel tourne la terre. Nous tombons sur Chartres presqu’à l’aveuglett
Les deux sanctuaires sont immédiatement évoqués afin d’ouvrir plus loin une phrase sur le « droit à la différence »2.
Il reste peu de choses dans nos souvenirs, ni dans les livres spécialisés, et rien du tout sur la plaine de Beauce de ses habitants de l’an mil ni de leurs habitations. Reste Notre-Dame de Chartres. Vertigineuse. Au Japon demeurent les sanctuaires de Nara.
Pour ce qui va suivre, Chartres n’a pas été choisi avec beaucoup d’efforts. Nara non plus. Je les avais, pour ainsi dire, sous la main, mais à chaque endroit de la planète un axe la traversant aboutit ; deux pôles d’égale valeur.
Les constructeurs de cathédrales étaient étrangers venus des chantiers de Burgos, de Cologne, de Bruges : maîtres d’œuvres, imagiers, tailleurs de pierre, fondeurs de
— Nous allons tout à l’heure nous planter devant l’Arbre de Jessé3— ces étrangers considérables auront donc construit une église qui sera française. Les musulmans y furent peut-être pour une part, petite ou grande Tolède n’étant qu’à quelques semaines de galop.
Les mains travaillaient beaucoup, et les esprits. On n’a pas le souvenir d’affiches, vers 1160, revalorisant le travail manuel4. C’est peut-être que le tailleur de pierre — prenons cet exemple — façonnant d’abord grossièrement les pierres, essayait de copier un eu l’imagier et sa joie était grande quand il avait réussi la première feuille de lierre qui, avec d’autres, formeront le bandeau courant autour de la nef d’Amiens. Cessant d’être Carrier il est sculpteur. Il n’est donc pas inconcevable qu’un stoléru5 lui enseigne que le travail manuel est une serv
La nef de Chartres est aujourd’hui française et joyau national : pis, culturel. Mais le chapitre qui en décida la venue au monde était composé, comme le chantier, d’hommes de partout.
Des vagabonds probablement, plus ou moins bien organisés, plutôt en bandes hétérogènes qu’en ateliers, ont construit ce qui reste, e ce qui reste le plus beau en France et surtout là et que la France officielle se vante de posséder.
Ces hommes de partout ne formaient sans doute pas le noyau de la population chartraine ni ne se mêlèrent au noyau déjà existant. Il iront travailler et mourir n’importe où.
Une nation n’est pas une patrie. Il
Reprenons le mot démodé d’affinité. Les hommes ayant les mêmes affinités ne sont pas dans un même œuf en chocolat. Les amoureux de Chartres et de Nara sont autant au Maroc, en Afrique du Sud, en Allemagne, en Grèce, au Japon, en Hollande, si l’on veut dans toutes les nations du monde, qu’en France ou qu’en Beauce.
L’Arbre de Jessé c’est le thème de la verrière central du portail royal. Plutôt que l’Italienne Monna Lisa, le ministre Malraux aurait pu en envoyer au Japon pour une exposition L’Arbre de Jessé, la soudaine lévitation des œuvres d’art contemporaines et antiques mises sur orbite autour du globe l
Si l’extrème mobilité est un signe de modernité, pourquoi n’avoir pas expédié, par air et toute entière, la cathédrale de Chartres passer près d’un à Tokyo ? Et pas sa copie grandeur nature en polyester, puisqu’il y a dans le ciel tant d’œuvres d’art qui, prenant l’avion, volent d’un pays à l’autre — Toutânkhamon. Matisse. Van Gogh, l’art étrusque, Pierre Boulez, l’Apocalypse d’Angers, font plusieurs fois par an le tour du Monde.
À qui appartient l’Arbre de Jessé ? Pas de doute aux beaucerons qui l’ont trouvé là au pied du berceau, et qui ne l’on jamais vu.
Comme les turcs possèdent la Vénus de Milo.

La cathédrale de Chartres est-elle française, beauceronne ou turque ?
La région devrait-elle apporter une petite patrie dans la grande et permettre à chaque français d’en avoir deux — car il reste seul au monde à ne pouvoir dire cette ânerie grandiose : « Tout homme a deux patrie, la sienne et la France7. »
Pas plus la civilisation ph⁄araonique, malgré les récents ravaudages de Ramsès II, malgré la présentation bouffonne des armes aux deux casses de bois de caisse contenant sa momie coupée en deux8, ne pourra se retrouver dans l’Egypte de Sadate et pas plus les anciennes provinces dans les nouvelles régions.
Afin que ces régions nous émeuvent, afin qu’elles tremblent ou qu’elles nous sourient, il faudra en appeler aux provinces mortes.
Si chaque homme a une valeur égale à chaque autre, tout coin de terre, même le plus désertique, en vaut un autre — d’où, qu’on me pardonne, mon détachement à l’égard d’une région particulière mais d’où mon émotion quelquefois en face de ce qui est abandonné. Afin de m’intéresser, mieux vaut être rebut9.

Sans qu’il construise une cathédrale, tout nomade — le Sahraoui10 par exemple — aime le coin de caillasse où il a dressé sa tente et qu’il va laisser. Lever le camp comme foutre le camp, c’est un espoir et un déchirement mêlés.
La patrie n’est pas une nation. Au mieux, e⁄lle peut être une nation menacée, une nation qui a mal, une nation bléssée ou troublée.
La France fut certainement une patrie pour beaucoup pendant les premières semaines de l’exode. Pendant les cinq ans qui suivirent, elle le fut pour beaucoup moins de français.
Si le danger disparaît ou si seulement s’effondre sa théâtralité, la nation redevient la pièce d’un rouage administratif plus fin.

On peut toutefois se demander si la multiplicité des médias ne serait pas plus efficace pour le fonctionnement rapide, vrai et sans heurts d’une société de plus en plus complexe.
Chaque région fait déjà des siennes. Ainsi les méridionales qui, tous les matins, astiquent et font reluire leur soleil. À tout étranger qui parle pointu, eles expliquent comment elles ont forgé, ciselé, briqué, travaillé le soleil, et comment vivaient avant elles, dans la nuit et le brouillard, des populations grelottantes qui moururent de froid et de tuberculose.
— « Mais notre chaud soleil guérit tout »…

Je répète, sans savoir pourquoi, que la patrie ne se connait patrie que dans les malheurs venus d’ailleurs.
Évidemment chacun de nous est tenté d’aller porter la misère ailleurs.
Vertus du sol. Bonheur d’être chez soi, sur son sol.
Conoitise du sous-sol : appropriation des sols pour l’exploitation des sous-sols par l’étranger cupide.
La patrie est à la surface pelliculaire du sol — grâce à ses fondations profondes, à ses cryptes superposées, la cathédrale de Chartres ne risque pas de quitter la plaine aux blés.
Quand ils égrènent, devant leur table de travail, les beaux noms des villages de France, les poètes doivent avoir un rictus sardonique. Ce pays millénaire sent le bûcher : Albi, Montségur, Rouen, nantes, Paris … Le pourri : les pendus de Bretagne, les noyés de Nantes — encore ! les
Où et comment se firent l’union de la France, en quels lieux ? N’oublions pas les petits bretons, Basques, Corses, Alsaciens, Picards, Normands, qui se découvrirent français à Alger, Tananarive, Hanoï, Tombouctou, Conakry …
Nos zouaves et nos fusiliers marins étaient là-bas.
Ils sont reenus dans la métropole afin d’être plus égaux entre eux, d’avoir les mêmes mesures, l’œil dans l’œil de l’autre au même niveau. Mesures d’hommes libres, évidemment.
La France royale s’est faite par le fer, par le feu, dans les brûlures en France — exception mais de taille en effet — les croisades.
La France bourgeoise s’est faite, par le fer, par le feu, dans les brûlures et l’Outre-mer.

Avant-hier le monde. Aujourd’hui la région. Demain l’Euro
Il semble que nous percevions la respiration d’un être qu’on croyait moins vivant : la sphère idéale se gonfle, tend et se tend vers un gouvernement unique. Elle aspire. Et tout se rétracte, se fragmente, se craquelle en minuscules patries. Elle expire.
Pendant des années nous avons pressenti que tous les hommes étaient semblables. Nous feignons de croire aujourd’hui au « droit à la différence » pour les peuples du « là-bas ».
Hier, sous des différences crevant l’œil nous avons découvert le semblable presque insaisissable ; aujourd’hui par décret admiratif, nous dissolvons le semblable afin que soit surtout évidente la différence.

Georges DIDI-HUBERMAN, collection “critique” (les éditions de minuit) « DEVANT L’IMAGE » p. 40 & 45

[…] La réalité visit dans la couleur : couleur mystéri
[…] Où est la “spécificité” du vitrail gothique ? Nulle part absolument. Elle est dans la cuisson de la pâte de verre, elle est dans la longue route des négociants en minerais colorés, elle est dans l’ouverture calculée par l’architecte, dans la tradition des formes mais aussi dans le stylet du moine recopiant sa traduction érigéenne du Pseudo-Denys l’Aréopagite, elle est dans un sermon du dimanche sur la lumière divine, elle est dans la sensation tactile d’être atteint par la couleur, et de simplement regarder vers le haut la source de ce contact. les objets visuels, les objets investis d’une valeur de figur˛abilité, développent toute leur efficacité à jeter des ponts multiples entre des ordres de réalités pourtant positivement hétérogènes. Ils sont des opérateurs luxuriants de déplacements et de condensations, des organismes à produire du savoir autant que du non-savoir. […]

Henri Michaux, Gallimard Pléiade « Un barbare en Inde » p. 290 & p. 296

[…] Quand on entre dans la cathédrale de Cologne, sitôt là, on est au fond de l’océan, et, seulement au-dessus, bien au-dessus est la porte de la vie… : “de profundis”, on entre, aussitôt on est perdu. On n’est plus qu’une souris humilité, “prier-gothique”.
La cathédrale gothique est construite de telle façon que celui qui y entre est atteint de faiblesse.
Et on y prie à genoux, non à terre, mais sur le bord aigu d’une chaise, les centres de magie naturelle dispersés. Position malheureuse et inharmonieuse où on ne peut vraiment que soupirer, et essayer de s’arracher à sa misère : “Kyrie Eleison”, “Kyrie Eleison”, “seigneur ayez pitié ! “
[…] Mais il faut voir le T˛aj Mahal à Agra.
A côté, Notre-Dame de Paris est un bloc de matériaux immondes, bon à être jeté à la Seine, ou dans un fond quelconque comme nous tous, tous les autres monuments (sauf peut-être le temple du ciel et quelques pagodes en bois). …

Paul Virilio, mars 98 « le monde diplomatique » p. 26, 27

[…] Sur la toile comme ailleurs, “une image vaux mieux qu’un long discours” et l’engouement pour le réseau une fois dépassé, le règne de l’image, d’une toute autre image, débutera, et avec celle-ci la mis
En effet, croit-on sérieusement que la masse innombrable des “pauvres en informations” se transformera en surfeurs du net, en inforiches par l’apprentissage complexe de procédures d’accès au réseau ? Évidemment non, la seule manière pour eux d’accéder à l’économie de l’information-monde sera, comme toujours, par l’imagerie.
ce qui était vrai au Moyen-Age pour le gothique, ses vitraux, ses fresques, ses sculptures, ses tapisseries, ses enluminures… le sera pareillement pour le gothique de l’icône électronique à l’ère de la grande optique globale.


P 259 Il s'ensuit que les bâtisseurs de cathédrale même moment aux chimistes ou alchimistes. Au XVIIe siècle en France, presque deux cents ans après la naissance de l'art à Florence, le mot artisan est encore officiellement utilisé pour les peintres et les sculpteurs. Le dictionnaire de l'Académie, dans son édition de 1694, donne pour artiste « celui qui travaille dans un art. Il se dit particulièrement de ceux qui font des opérations chimiques ». (Debray)

Dans l'atelier été 2009

Du fusain, du fusain, du fusain...
du noir, du noir, du noir...


(une grosse sensation après avoir vu l'exposition Robert Longo au Mamac à Nice en juillet)


















L’œuvre d’art à l’ère de la reproductibilité technique

Fiche de lecture

L’œuvre d’art à l’ère de la reproductibilité technique
Walter Benjamin ; Folio 1935

Avant propos « … création, génie, valeur d’éternité et mystère … concepts dont l’application incontrôlée (et pour l’instant difficile à contrôler) conduit à l’élaboration des données de fait dans un sens fasciste. »

Procédés techniques de reproduction
  • Fonte et empreint (grecs)
  • Gravure sur bois
  • Imprimerie
  • Cuivre et eau forte
  • Lithographie (pierre) [“Le dessin illustre désormais l’actualité”]
  • Photographie [“Si la lithographie contenait virtuellement le journal illustré, la photographie contenait virtuellement le cinéma parlant]
p.91
« A la plus parfaite reproduction, il manque toujours quelque chose : l’ici et le maintenant de l’œuvre d’art, — l’unicité de sa présence au lieu où elle se trouve.
L’ici et le maintenant constitue ce qu’on appelle son authenticité. »
Voir p 72 “Commentaires sur la société du spectacle” Guy Debord 1988
« Le jugement de Feuerbach, sur le fait que son temps préférait « l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité », a été entièrement confirmé par le siècle du spectacle, et cela dans plusieurs domaines où le XIXème siècle avait voulu rester à l’écart de ce qui était déjà sa nature profonde : la production industrielle capitaliste. C’est ainsi que la bourgeoisie avait beaucoup répandu l’esprit rigoureux du musée, de l’objet original, de la critique historique exacte, du document authentique. Mais aujourd’hui, c’est partout que le factice a tendance à remplacer le vrai. À ce point, c’est très opportunément que la pollution due à la circulation des automobiles oblige à remplacer par des répliques les chevaux de Marly ou les statues romanes du portail de Saint-Trophime. Tout sera en somme plus beau qu’avant, pour être photographié par les touristes. »
« … Sans tromper mes éventuels collectionneurs, la solidité de mon œuvre repose ailleurs que dans la durabilité du prototype (pièce unique). J’insiste sur ce point : une création n’est juste qu’au moment de son achèvement. Le temps dépose une patine sur l’œuvre et la fausse ; seule la recréation à partir des bases de constantes notées permettra de connaître le sentiment et la pensée exacte du créateur. J’autorise les jeunes peintres à recréer mes planches en d’autres formats, avec d’autres matériaux. »
Victor Vasarely (1953)
p.51
« D’autre part, la technique peut transporter la reproduction dans des situations où l’original lui-même ne saurait jamais se trouver. Sous forme de photographie ou de disque, elle permet surtout de rapprocher l’œuvre du spectateur ou de l’auditeur. La cathédrale quitte son emplacement réel pour prendre place dans le studio d’un amateur,… »
p.92
« Ce qui fait l’authenticité d’une chose est tout ce qu’elle contient d’originairement transmissible, de sa durée matérielle à son pouvoir de témoignage historique. Comme ce témoignage même repose sur cette durée, dans le cas de sa reproduction, où le premier élément échappe aux hommes, le second — le témoignage historique de la chose — se trouve également ébranlé. Rien de plus assurément, mais ce qui est ainsi ébranlé, c’est l’autorité de la chose. »
p.96 l’aura d’une œuvre d’art authentique

Voir AURA
reproduction = disparition de l’aura

(N’est pas une tentative de visualiser (retrouver) l’aura en utilisant à outrance le découpage en contour progressif avec les programmes de retouche d’image ?)

p.96
note N°1 « En définissant l’aura comme « l’unique apparition d’un lointain, si proche qu’il puise être », nous avons simplement transposé dans les catégories de l’espace et du temps la formule qui désigne la valeur culturelle de l’œuvre d’art. Lointain s’oppose à proche. Ce qui est essentiellement lointain est l’innaprochable. En fait, la qualité principale d’une image servant au culte est d’être innaprochable. Par nature même, elle est toujours « lointaine, — si proche qu’elle puisse être ». On peut s’approcher de sa réalité matérielle, amis sans porter atteinte au caractère lointain qu’elle conserve une fois apparue. »
Voir : La société du spectacle Guy Debord article N° 10

p. 98
« Mais, dès lors que le critère d’authenticité n’est plus applicable à la production artistique, toute la fonction de l’art se trouve bouleversée. Au lieu de se reposer sur le rituel, elle se fonde désormais sur une autre forme de praxis : la politique. 
lointain proche

innaprochable

p.100
« Dans l’expression fugitive d’un visage d’homme, les anciens photographes font place à l’aura, une dernière fois. »
p.105
« … l’ensemble d’appareils qui transmet au public la performance de l’artiste n’est pas tenu de la respecter intégralement. »
description d’un fait

p.105
« Il y a là une situation qu’on peut caractériser ainsi : pour la première fois — et c’est l’œuvre du cinéma — l’homme doit agir, avec toute sa personne vivante assurément, et cependant privé d’aura. Car son aura dépend de son ici et de son maintenant. Elle ne souffre aucune reproduction. Au théâtre, l’aura de Macbeth est inséparable de l’aura de l’acteur qui joue ce rôle, telle que la sent le public vivant. La prise de vue en studio a ceci de particulier qu’elle substitue l’appareil au public. L’aura des interprètes ne peut que disparaître — et, avec elle, celle des personnages qu’ils représentent. »
p.112
« Le caractère du cinéma, qui s’oppose si nettement à celui du théâtre, conduit à des conclusions encore plus fécondes si on le compare à celui de la peinture. Il faut ici nous demander quel est le rapport entre l’opérateur et le peintre. Pour répondre, qu’on nous permette de recourir à une comparaison éclairante, tirée de l’idée même d’opération telle qu’on l’emploie en chirurgie.Dans le monde opératoire, le chirurgien et le mage occupent les deux pôles. l’attitude du mage, qui guérit un malade par l’imposition des mains, diffère de celle du chirurgien qui pratique sur lui une intervention. le mage conserve exactement la distance naturelle entre lui et le patient ; ou, pour mieux dire, s’il ne la diminue que très peu — par l’imposition des mains, — il l’augmente beaucoup — par son autorité. Le chirurgien, au contraire, la diminue considérablement — parce qu’il intervient à l’intérieur du malade, — mais il ne l’augmente que peu — grâce à la prudence avec laquelle sa main se meut parmi les organes du patient. Bref : à la différence du mage (dont il reste quelques traces chez le médecin), le chirurgien, à l’instant décisif, renonce à s’installer en face du malade dans une relation d’homme à homme ; c’est plutôt opérativement qu’il pénètre en lui. Entre le peintre et le caméraman nous retrouvons le même rapport qu’entre le mage et le chirurgien. L’un observe, en peignant, une distance naturelle entre la réalité donnée et lui-même, le cameramen pénètre en profondeur dans la trame même du donné. les images qu’ils obtiennent l’un et l’autre diffèrent à un point extraordinaire. Celle du peintre est globale, celle du cameramen se morcelle en un grand nombre de parties, dont chacune obéit à ses lois propres. Pour l’homme d’aujourd’hui l’image du réel que fournit le cinéma est infiniment plus significative, car, si elle atteint à cet aspect de choses qui échappe à tout appareil, — ce qui est bien l’exigence légitime de toute œuvre d’art, — elle n’y réussit justement que parce qu’elle use d’appareils pour pénétrer, de la façon la plus intensive, au cœur même de ce réel. »
p.113
« A mesure que diminue la signification sociale d’un art, on assiste dans le public à u divorce croissant entre l’esprit critique et la conduite de la jouissance. On jouit, sans le critiquer, de ce qui est conventionnel ; ce qui est véritablement nouveau, on le critique avec aversion. »
Version antérieur du “politiquement correct” ?

p.114
« Or, justement, il est contraire à l’essence de la peinture de fournir matière à une réception collective simultanée, comme ce fut le cas, depuis toujours, pour l’architecture, et, pendant un certain temps, pour la poésie épique, comme c’est le cas aujourd’hui pour le cinéma. »
p.117
« Grâce au gros plan, c’est l’espace qui s’élargit ; grâce au ralenti, c’est le mouvement qui prend de nouvelles dimensions. »
Voir “les mondes dans les mondes”, les fourmis de Weber, Microcosmos, etc...

p.118
« Depuis toujours, l’une des tâches essentielles de l’art fut de susciter une demande, en un temps qui n’était pas mûr pour qu’elle pût recevoir toute satisfaction. "
Breton : “L’œuvre d’art n’a de valeur que dans la mesure où elle frémit des réflexes de l’avenir”

• Cet “aura”, dont Walter Benjamin déplorait la fuite pour cause de “reproductibilité technique”, ne s’est pas envolée comme il le craignait, mais personnalisée. Nous n’idolatrons plus les œuvres mais les artistes. Le monde symbolique aussi a horreur du vide : quand son œuvre se referme sur elle-même comme une huitre, c’est l’artiste qui devient un hiéroglyphe ambulant, dépositaire des lourds secrets de sa vie, jamais clairement dévoilés. Beuys, Yves Klein, Warhol - sans même parler des imagiers réellement opérationnels de notre temps, Welles, Fellini et les autres : porte-clefs arpentant à perte de vue des couloirs de poertes closes. Désacralisation de l’image, sacralisation du fabicant d’images ont avancé au même pas, tout au long du XXe siècle. Le sacré monstrueux, en ce sens, c’est le monstre sacré. p 85

p 170- 172 Walter Benjamin ... « L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique ». Walter Benjamin s’y montrait moins triomphaliste (…). Devenue reproductible par les procédés photosensibles, mécaniques et industriels, l’œuvre d’art, disait-il, va perdre sa valeur cultuelle, sacrifiée à ses valeurs d’exposition. Les techniques de reproduction profanent le sacré artistique parce que les créations de l’esprit ont une quantité de présence unique, liée à l’ »ici et maintenant » d’une apparition originale. « En multipliant les exemplaires, elles substituent un phénomène de masse à un événement qui ne se produit qu’une fois. » L’inapprochable beauté va s’abîmer dans la promiscuité du produit médiatique ; l’aura de l’art, qui est « l’unique apparition d’un lointain » se perdra avec l’unicité ? (la reproduction) de l’œuvre. A trop se rapprocher des hommes, les images perdront toute autorité. (…)
Benjamin a eu l’immense mérite de faire rétroagir les conditions de transmission sur la création artistique, comme le montre sa petite histoire de la photographie de 1931. Mais, prêtant peu d’attention aux origines des « beaux-arts », il semble faire sienne l’illusion continuiste de l’histoire officielle de l’art. Ainsi a-t-il pu confondre deux époques, deux régimes du regard : l’ère des idoles et l’ère de l’art (voir tableau p. 292-293). Son aura, en fait, n’appartient qu’à la première. Les qualités de présence réelle, d’autorité et d’immédiate incarnation dont il redoutre la perversion industrielle, c’est cela même dont l’œuvre d’art s’est dépouillée à la renaissance, sans attendre le « reproduction mécanisée ». La photo ajouta seulement un troisième degré à un deuxième. Ce n’est pas l’art qui est apparition et « présentification de l’invisible », c’est l’idole (l’icône). Cette dernière seule relève d’une théologie, dont l’esthétique, dès le départ, porte, est le deuil. La sécularisation des images n’aurait donc pas commencé au XIXè siècle mais au XVe. Beaucoup d’envolées de Malraux et de lamentos de Benjamin proviennent-ils d’une erreur de chronologie ? Une plus fine périodisation du temps des images auarait peut-être évité un beau suicide allemand, un beau délire français. Ne regrettons rien : la beauté du siècle en aurait pâti.

p 178 Chaque nouvelle technique crée un nouveau monde ...

in Régis Debray Vie et mort de l’image folio essais 1992

P10 : Les images qui mentent : Laurent Gervereau
W. Benjamin : changement dans la perception du réel par la reproduction industriele et la mutiplication exponentielle des images.. Mais il ne soupçonait pas encore le second grand mouvement à venir : la spacialisation et l’intemporalité. (...)
Aujourd’hui, les nécessités de classification nous incitent à séparer le document matériel, la réalité qui l’a inspiré et la représentation mentale. Las anglos-saxons utilisent d’ailleurs deux mots : image et picture.

Le chant rythmique de l'esprit

Note de lecture

Autour de la relation
Abstraction géométrique et arts de l’Islam


Prétexte : Expo à l’espace de l’art Concret Château de Mouans-Sartoux

Sources :
  • le chant rythmique de l’esprit catalogue expo Mouans-Sartoux été 2005
  • Devant l’image Georges Didi-Huberman Éditions de minuit 1990
  • Vie et mort de l’image Régis Debray Folio essais 1992
  • l’image interdite Alain Besançon Folio Essais 1994


Plan d’une séquence de cours ?
L’abstraction n’est pas un rejet de la spiritualité, bien au contraire.
  • Le christianisme, avec le dogme de l’Incarnation, et malgré les soubresauts iconoclastes, promeut l’image.
  • L’Islam proscrit la représentation par imitation, mais génère une imagerie profane spirituelle. (oxymore nécessaire)
  • La Renaissance invente l’art tel que nous l’entendons aujourd’hui et détache la représentation des directives religieuses.
  • L’art abstrait participe d’une volonté spirituelle de représentation de l’absolu. Qui sont Kandinsky, Malévitch, Mondrian, Brancusi, Klein ?
Chaque forme est un monde” Malévitch



“le chant rythmique de l’esprit” catalogue expo Mouans-Sartoux été 2005
[...] Je ferai remarquer que si l’art abstrait géométrique, grâce à Mahomet, a pu rentrer magnifiquement et autoritairement dans l’histoire, ce fut une exception, car rien de remarquable ne s’est vraiment passé avec d’autres protecteurs musclés, comme Léon III (plus d’un siècle d’iconoclasme !) ou Luther (plus de quatre siècles de protestantisme !).
F. Morellet

Trois phénomènes très différents, les voyages exotiques dont le souvenir fut maintenu et cultivé par des acquisitions faites dans les bazars, par les dessins publiés dans les livres, et surtout par les photographies ; un mouvement pan-européen pour la reconstitution d’un art de l’objet ; des expositions dans quelques grandes villes au début du XXe siècle, apportent au XXe s une nouvelle expérience de l’art islamique et la rende accessible à un monde d’artistes, surtout de peintres, dont beaucoup sont à la recherche d’idées et de sensations nouvelles.

Kupka : « (1910) L’art arabe, tout de formes inventées — et non pas bêtement, faussement copiées d’après nature —, incarne à nos yeux une harmonie qui marie la pureté plastique à une rare noblesse. C’est un monde plus élevé que le nôtre, un art qui ne s’arrête pas à la seule arabesque. Il y a, dans la disposition des éléments plastiques, le chant rythmique de l’esprit ».

Avant d’être une source d’inspiration, l’aniconisme de l’art islamique est avant tout un modèle, un paradigme (*). Mais s’il est un appui intellectuel et théorique pour les peintres qui s’acheminent progressivement vers l’abandon de la mimesis, la représentation imitative du réel, il n’offre pas nécessairement de solutions formelles et son influence ne se traduit pas par l’importation de formes, de motifs ou de structures.

Dans les années 1920, des artistes comme Kupka, Kandinsky, etc. se rendent compte — et c’est l’héritage de la connaissance de l’art islamique —, que le débouché de l’abstraction n’est pas nécessairement l’absence de signification, un pur formalisme ; au contraire, le refus de l’image figurative serait la condition d’un accès plus direct au contenu émotionnel des formes et à l’essence spirituelle du Monde.

Karl Gerstner, artiste suisse, se penchant sur les causes de l’exigence anti-naturaliste de l’art islamique explique la « prédisposition naturelle de l’Islam aux idées abstraites. Le système ornemental abstrait se charge de significations qui vont bien au-delà de sa seule fonction décorative. Du point de vue du contenu, ces ornementations représentent des images favorisant la méditation et sont caractérisées par une extrême intensité spirituelle. L’art de l’arabesque est comme un palimpseste. En surface, tout semble clair, banal, évident. Je peux concevoir les ornements comme simples décor. Mais chaque couche mise au jour révèle de nouvelles dimensions spirituelles sans cesse plus profondes ».

Dans les années 1950, le mathématicien Andreas Speiser, travaillant sur les combinatoires de rotations, translations, projections symétriques qui rendent compte de la combinatoire de l’arabesque polygonale, met en évidence que l’expérimentation artistique joue un rôle moteur dans la préfiguration cognitive des notions mathématiques : l’ornement n’est pas l’application d’un savoir préformé, il en serait plutôt la recherche et la formulation empiriques, l’expression en actes de “la pensée mathématique”.

Exemple de Morellet, qui visite l’Alhambra en 1952 et qui découvre là des exemples de ses préoccupations artistiques.
Selon Morellet, sans la confrontation aux arts de l’Islam, les modes compositionnels classiques de l’art occidental se seraient perpétués, en basculant vers l’abstraction, simplement sous une forme simplifiée.
A la recherche d’une abstraction qui trancherait plus radicalement avec cette tradition, une abstraction de l’abstraction, Morellet s’engage dans la voie d’un art systématique et programmé, fondé sur des opérations élémentaires : répétitions, progressions, rotations, translations, permutations.
Les motifs de l’Alhambra sont des exemples stupéfiants de complexité et de diversité, de structures visuelles dépouillées de tout souvenir de l’ordre phénoménal du monde, par l’emploi d’une géométrie répétitive et entièrement couvrante qui assure une expansion égale, en tout point de même intensité, du champ perspectif.
Dans ce contexte, le travail de Morellet, débarrassé de tout souvenir naturaliste et anthropomorphique, portera un nom le all-over. D’incarnation d’une idée métaphysique, l’homogénéïté de l’espace ornemental, sans point focal, sans accent privilégié, sert désormais un art volontairement anonyme, où la disparition du centre vaut également comme neutralisation revendiquée du noyau subjectif de la création.
Gottfried Honneger écrit :
L’art de l’Islam est dédié à l’homme religieux.
La terre, la nature sont éphémères, poussières et cendres.
Se faire une image, c’est un péché contre Dieu, l’éternel, le sacré.
La géométrie, les chiffres, l’arabesque sont mesures, éternelles, universelles, pures.
[...] A la source de l’art constructif, de l’art conceptuel, de l’art concret, est le cubisme. Ce sont les cubistes qui ont eu le courage de se libérer du sujet pour aller vers la forme pure. Ce sont les cubistes, les premiers qui ont compris que l’art ne doit pas être au service du pouvoir, de la religion, de l’image naturelle.

Jean Arp a écrit :
« Nous ne voulons pas copier la nature. Nous ne voulons pas reproduire, nous voulons produire.
Nous voulons produire comme un e plante qui produit un fruit et ne pas reproduire. Nous voulons produire directement, et non pas par truchement. Comme il n’y a pas trace d’abstraction dans cet art, nous le nommons : art concret.
L’art concret est un art élémentaire, naturel, sain, qui fait pousser dans la tête et le cœur les étoiles de la paix, de l’amour et de la poésie. Où entre l’art concret, sort la mélancolie, traînant des valises grises, remplies de soupirs noirs ».
“Devant l’image” Georges Didi-Huberman Éditions de minuit 1990
Fra Angelico, Annonciation, vers 1440-1441. Fresque. Florence, Couvent San Marco, cellule 3.

A peine devenue visible, la fresque se met à “raconter” son histoire, le scénario de l’annonciation tel que St Luc l’avait une première fois écrite dans son évangile. Il y a tout lieu de croire qu’un iconographe en herbe pénétrant dans la petite cellule ne mettra qu’une ou deux secondes, une fois la fresque visible, pour lire dans celle-ci le texte de Luc, I, verset 26 à 38. Jugement incontestable. Jugement propre, qui sait, à donner envie de faire la même chose pour tous les tableaux du Monde… […]

[…] Ou bien on saisit et nous sommes dans le monde du visible, dont une description est possible. Ou bien on ne saisit pas et nous sommes dans la région de l’invisible, dont une métaphysique est possible, depuis le simple hors champ insistant du tableau jusqu’à l’au-delà idéel de l’œuvre tout entière.
Il y a pourtant une alternative à cette incomplète sémiologie (visible, lisible, invisible) … […]

[…] Ne pas se saisir de l’image, se laisser saisir par elle : donc se laisser dessaisir de son savoir sur elle. C’est le plus beau risque de la fiction… […]

[…] Ce blanc n’est pas “rien”. Il est visuel. C’est un événement. Il est matière. Il n’est en rien abstrait puisqu’il s’offre comme la quasi-tangibilité d’un face à face visuel. C’est “un mur sur le mur”. C’est un phénomène-indice, ce blanc est virtuel. […]
[…] Virtus : puissance souveraine de ce qui n’apparaît pas visiblement. L’évènement de la virtus, ce qui est en puissance, ce qui est puissance, ne donne jamais une direction à suivre par l’œil, ni un sens univoque à la lecture. Ce qui ne veut pas dire qu’il est dénué de sens : au contraire il rend possible des constellations de sens.
Le mot virtuel désigne ici la double qualité paradoxale de ce blanc crayeux qui nous fait face dans la petite cellule de San Marco : il est irréfutable et simple en tant qu’évènement ; il se situe au croisement d’une prolifération de sens possibles d’où il tire sa nécessité, qu’il condense, qu’il déplace, et qu’il transfigure. Il faut donc peut-être l’appeler un symptôme, le nœud de rencontre tout à coup manifesté d’une arborescence d’associa tions ou de conflits de sens. […]

[…] L’écriture, pour les hommes du Moyen-Age, ne fut donc pas un objet lisible au sens où nous l’entendons généralement. Il leur fallait — leur croyance l’exigeait — creuser le texte, l’ouvrir, y pratiquer une arborescence infinie de relations, d’associations, de déploiements fantastiques où tout, notamment tout ce qui n’était pas dans la “lettre même du texte (son sens manifeste), pouvait fleurir. cela ne s’appelle pas une lecture — mot qui, étymologiquement, suggère le resserrement d’un lien — mais une exégèse — mot qui, quant à lui, signifie la sortie hors du texte manifeste, mot qui signifie l’ouverture à tous les vents du sens. […]

[…] Ce blanc est une surface d’exégèse ; il ne capte le regard que pour provoquer l‘immaîtrisable chaîne des images susceptible de tresser un virtuel filet autour du mystère qui conjoint l’ange et la vierge en cette fresque. Surface de contemplation, un écran de rêves où tous les rêves sont possibles. […]

[…] Si ce pan de mur blanc réussit bien, comme nous le croyons, à s’imposer en tant que paradoxe et mystère pour le regard, alors il y a tout lieu de penser qu’il réussit également à fonctionner comme image ou symbole (isolables), mais comme paradigme (*) : une matrice d’images et de symboles. Il suffit d’ailleurs de quelques instants de plus dans la petite cellule pour ressentir combien le blanc frontal de l’Annonciation sait se métamorphoser en puissance obsidionale. ce qui est en face devient tout alentour, et le blanc que contemplait le frère dominicain lui murmurait peut-être aussi : Je suis le lieu que tu habites — la cellule même —, je suis le lieu qui te contient. Ainsi te rends-tu présent au mystère de l’Annonciation, au-delà de te le représenter. Et l’enveloppe visuelle se rapprochait aussi jusqu’à toucher le corps du regardant — puisque le blanc du mur et celui de la page sont en même temps le blanc de la robe dominicaine… Le blanc murmurait donc à son spectateur : Je suis la surface qui t’enveloppe et qui te touche, nuit et jour, je suis le lieu qui te revêt. Comment le dominicain contemplatif (à l’image de saint Pierre martyr de l’image) pouvait-il récuser une telle impression, lui à qui l’on avait expliqué, au jour de sa prise d’habit, que son propre vêtement, don de la Vierge, symbolisait déjà par sa couleur la dialectique mystérieuse de l’Incarnation ? […]
“Vie et mort de l’image” Régis Debray Folio essais 1992

L’Occident a le génie des images parce qu’il y a 20 siècles est apparue en palestine une secte hérétique juive qui avait le génie des intermédiaires. Entre Dieu et les pécheurs, elle intercala un moyen terme : dogme de l’Incarnation. C’est donc qu’une chair pouvait être, ö scandale, le “tabernacle du Saint-Esprit”. D’un corps divin, lui même matière, il pouvait par conséquent y avoir image matérielle. Hollywood vient de là, par l’icône et le baroque.
Tous les monothéismes sont iconophobes par nature, et iconoclastes par moments. L’image est pour eux un accessoire décoratif, allusif au mieux, et toujours extérieur à l’essentiel.
[...] Mais le christianisme a tracé la seule aire monothéiste où le projet de mettre les images au service de la vie intérieure n’était pas [...] sacrilège.
[...] Il s’en est fallu de peu que l’iconoclasme byzantin (et dans une moindre mesure, calviniste, huit siècles plus tard), ne ramène la brebis égarée dans le troupeau.
[...] YHWH se dit un jour : “faisons l’homme à notre image”.
mais cela fait il dit : “Tu ne feras pas d’idoles” (Exode 20, 4).
Et à Moïse, il ajoute : “tu ne saurais contempler ma face, car il n’est mortel qui me puisse contempler et demeurer en vie”. (Exode, 33, 30)
Le vrai dieu de l’écriture s’écrit en consonnes, l’imprononçable tétragramme ne se regarde pas.
[...] Comble du ridicule : la statue sacrée. Qu’est-ce qu’un Dieu qui se casse en morceaux, qu’on peut jeter à terre ? Quel être infini peut se laisser circonscrire dans un volume ? Le Temple est vide, comme l’Arche.
[...] Seule la parole peut dire la vérité, la vision est puissance de faux.
[...] L’œil est l’organe biblique de la tromperie et de la fausse certitude, par la faute duquel on adore la créature au lieu du Créateur, on méconnaît l’altérité radicale de Dieu, ramené au statut commun du corruptible, oiseau, homme, quadrupède ou reptile.
[...] La Bible accouple clairement la vue au péché. “la femme vit que l’arbre était bon à manger, agréable à la vue, ...” (Genèse 3). Eve en a cru ses yeux, le serpent l’a fascinée, et elle a succombé à la tentation.
[...] L’optique est pécheresse : séduction et convoitise ...
[...] Le tandem apparence/concupiscence aura la vie dure, même en plein christianisme.
[...] La persécution puritaine des images, derrière le refus de les adorer, ne va jamais sans une répression sexuelle plus ou moins avouée, ni la relégation sociale des femmes. Le mot détache, l’image attache. A un foyer, un lieu, une habitude.
[...] Les monothéismes du Livre sont des religions de pères et de frères, qui voilent filles et sœurs pour mieux résister à la capture par l’impure image.
[...] L’iconoclaste est en règle générale un ascète investi d’une mission purificatrice, soit tout le contraire d’un homme de paix.

[...] La légitimité des images dans le christianisme a été tranchée sur le fond, en plein milieu de la sanglante querelle des images, au deuxième concile de Nicée, en 787. cette décision ne marqua pas la fin de la guerre civile, qui dura jusqu’en 843, “triomphe de l’Orthodoxie”. deux parties s’affrontaient depuis plus d’un siècle dans le monde Byzantin : les ennemis des images, iconomaques ou iconoclastes, plus nombreux dans le clergé séculier, la Cour et l’armée et leurs partisans, iconophiles et iconodules, plus nombreux dans le clergé régulier, moines et évêques.
Le décret adopté par les Pères conciliaires stipule que non seulement n’est pas idolâtre celui qui vénère les icônes du Christ, de la vierge, des anges et des saints parce que “l’hommage rendu à l’icône va au prototype”, mais que refuser cet hommage “reviendrait à nier l’Incarnation du Verbe de Dieu”.
Ce septième et dernier concile œcuménique fut le dernier auquel aient participé ensemble Occident et Orient Chrétiens.
Il a inversé la primauté absolue de la Parole sur l’Image propre au Judaïsme, en attestant l’influence de la culture visuelle des Grecs sur les chrétiens.
La première décision conciliaire légitimant la figuration de la grâce et de la Vérité à travers l’image du Christ, en 692, avait fondé le dogme des images sur celui de l’Incarnation.

[...] La vague iconoclaste lancée par Léon III à Byzance au début du VIIIe siècle a été la dernière grande hérésie touchant au dogme de l’incarnation. Elle ne le niait pas, bien-sûr, mais en donnait une interprétation limitative (n’admettant, par exemple, pour traductions autorisées du Mystère que le symbole de la croix, l’eucharistie et le gouvernement). Corps et image, répond l’orthodoxie font pléonasme. Tout vient ou se refus ensemble.

[...] (L’icône est donc acceptée comme métaphore de Dieu). mais comme le Christ, l’image fabriquée est un paradoxe. Une réalité physique encombrante, qui se nettoie, se transporte, se stocke, se protège.
[...] Mais son être ne se réduit pas à une somme d’éléments matériels : un tableau, c’est plus qu’une toile colorée. Comme une hostie est plus qu’un bout de pain.
[...] Ceci n’est pas une planche de bois encaustiquée et pigmentée, ceci est une Crucifixion.
[...] Métaphore effective qui fait critère.
[...] La ligne de partage se retrouve au sein de la Réforme. Luther admet le sacrement de la Cène ; il condamne aussi les iconoclastes comme Carlstadt, son émule, qui, refusant absolument le sacrifice de la messe, refuse absolument l’accès au temple à la moindre image. Calvin, qui fait de la Cène un pur symbole, une simple métaphore, tient la transsubstantiation catholique pour un honteux tour de passe-passe, et sa condamnation des images est beaucoup plus rigoureuse que celle de Luther.
[...] Toute image charnelle du Christ est à ses yeux une idole et l’art, dit-il, ne peut rien enseigner quand à l’invisible. Il ne peut et doit montrer que les “choses que l’on voir à l’œil”.
[...] Rompre totalement avec les images est un luxe qu’aucun homme d’autorité ne peut s’offrir. Luther est trop fin politique, et trop respectueux de l’ordre établi, pour verser dans l’iconoclasme de son ultra gauche. Il biaise, insiste sur la pédagogie de l’image comme complément nécessaire de la parole de Dieu, distingue subtilement en Christ et Crucifix. Il prend soin de rester l’ami de Cranach (qui illustre sa traduction du Nouveau testament) et de Dürer. Ils sait trop, face à la papauté, que le pouvoir se conquiert par la gauche mais s’exerce au centre, par la médiation des gravures pieuses. Las d’admonester dans son propre camp les illuminés, les puristes, les fanatiques briseurs d’images, il enjoint les autorités de les faire exterminer sans phrases. Quoique plus rigoureux sur le fond, Calvin maintient une prudente ambiguïté : en dehors des images des saints et des lieux de culte, l’usage privé et profane est permis. Un fondateur d’Etat ne pouvait agir autrement.

[...] En attendant, pour les grecs, plus c’est beau, plus c’est louche. L’image étant un déficit d’être, et donc de vérité, plus elle est séduisante, plus elle est malfaisante.
[...] Il est vrai que cette religion grecque était inimaginable sans images, mais ces images sont encore plus inimaginable sans elle (beau chiasme). Peut-on vanter leur caractère anthropomorphe, l’humanité révolutionnaire de cette plastique sans rappeler qu’elle avait pour fin de rapprocher les hommes du surnaturel ? les Grecs étaient fiers à juste titre de leurs vases, de leurs statues, de leurs décorations murales, par quoi ils se distinguaient des Barbares, desservants de cultes dépourvus de figures humaines. les perses ne savaient pas, les pauvres, que les dieux et les humains sont de la même pâte. Eux, oui. Mais le corps grec a une valeur parce qu’il participe au modèle divin, non l’inverse.

[...] Apparu chez les flamands, le paysage s’est épanoui en Hollande. Sa peinture, descriptive plus que narrative, était moins asservie que sa rivale italienne à une culture mythologique, littéraire ou cléricale. Prohibant la peinture religieuse, Calvin ne laissait d’autre pâture aux peintres que le monde profane. L’image pieuse, interdite, restait la nature morte et vivante. A Amsterdam et autour, le marchand émancipé par l’argent, relativement tolérant, se sent habilité à explorer son propre pays avec ses nouveaux appareils de vision, comme cette camera obscura inventée au siècle précédent.
[...] Veermer de Delft se plante devant Delft pour faire, sa petite machine optique aidant, “le plus beau tableau du monde”. Sidérante approximation du beau où s’indique une révolution de l’esprit.
Voir l’ici-bas, autour de soi, accommoder sur le tout-prôche, privilège, miracle, folie, n’est pas un réflexe mais une conquête. Du concret sur l’abstrait, ou plutôt de la particularité sur la généralité.

[...] Un orthodoxe prie son icône les yeux fermés parce qu’il porte l’icône du Christ en lui.
“l’image interdite” Alain Besançon Folio Essais 1994
[...] Le judaïsme semble toujours au bord de l’incarnation. C’est pourquoi le peuple juif a besoin de commandements de son Dieu pour résister à la tentation d’en faire ou de s’en faire une image. Dans l’Islam, l’image est rendue inconcevable à cause de la notion métaphysique de Dieu. Il suffit de faire acte de soumission (islam) à ce Dieu pour que l’association (shirk) à Dieu de tout notion extérieure à son essence, de toute personne (comme chez les chrétiens), a fortiori de toute matière, soit perçue avec horreur comme une atteinte à l’unité, comme un retour au polythéisme.
C’est l’idée même de Dieu qui écarte sa représentation, idée qui est contenue dans la sourate CXII, confession de foi par excellence de l’Islam :
Dis :
“Lui, Dieu est un !
Dieu !
L’impénétrable !
Il n’engendre pas,
Il n’est pas engendré ;
nul n’est égal à lui !”
“Impénétrable signifie entre autres “qui n’a point de creux”, négation de tout mélange et de toute possible division en parties, dense, opaque, comme une falaise sans fissure. Dieu est pour le Musulman comme est l’Islam lui-même pour le non-croyant : une forteresse sans portes ni fenêtres. Ainsi, il n’est pas besoin de commandements : la soumission à Dieu décourage toute velléité de reproduire par un acte de la main sa calcinante transcendance.

[...] Pourtant, de même que la mosquée et la prière sont orientées vers la Mecque, de même que par le pèlerinage le musulman anticipe le retour à Dieu qui l’attend à sa mort, tout l’art, même dans un simple tapis, semble tourné vers la transcendance inaccessible et destiné à y conduire l’attention. Un maître soufi déclare : “Je n’ai jamais vu autre chose sans voir Dieu en elle.” Et un autre : “Je n’ai jamais vu autre chose que Dieu.” On dirait que l’invisibilité de Dieu entraîne l’invisibilité des choses faites pour être vues, des choses terrestres, sauf à les voir sous le mode de l’invisibilité divine. Dans l’art byzantin posticonoclaste, il n’y a plus d’art que du sacré, et c’est le profane qui devient irreprésentable, ou du moins irreprésenté. Dans l’art musulman, l’art sacré n’existe que caché sous un art profane, qui en fait est vidé de sa condition profane : deux démarches opposées, et secrètement équivalentes. Dans un cas, le terrestre est évacué, dans l’autre, il est transmué au creuset de la contemplation divine.
Tout signe graphique, toute œuvre d’art renvoie à Dieu, regarde dans sa direction sans espérer jamais le rejoindre.

[...] Cependant, de tous les arts musulmans, celui qui exhorte le plus directement le croyant à se tourner vers Dieu, c’est l’architecture de la mosquée. Elle est, strictement, aniconique. Mais, par sa vacuité grandiose, elle symbolise l’essence du message coranique. Or, à partir du Xe siècle environ, ce message s’inscrit sur le mur lui-même. la parole révélée, calligraphiée ou peinte, sculptée dans la pierre ou le stuc, ponctue les articulations essentielles du monument.
[...] La parole, ou plutôt l’écriture, est projetée dans l’espace architectural (ce que les juifs n’avaient jamais fait de la Torah), espace qui devient l’icône sans visage, autorisée par les deux degrés qui la séparent du Divin.

[...] La destruction, en 726, du Christ de la Chalcé, image protectrice de Constantinople, placée au-dessus de la porte de bronze du palais impérial, peut se comparer à l’affichage des thèses de Luther sur le portail de l’église de Wittenberg : elle a la valeur d’une réforme. L’iconoclasme s’est pensé lui-même comme une purification de l’Eglise, comme un retour à sa tradition véritable, corrompue par l’iconolâtrie.

[...] L’interdit biblique est net, et il y avait honte à se le voir rappeler par les juifs et les musulmans. Comme tout mouvement de réforme, l’iconoclaste est soutenu par une ferveur belliqueuse, et le signe de ralliement est tout trouvé : abattons les idoles, brûlons les images.

[...] Le premier dimanche de Carême, le 11 mars 843, fut célébrée pour la première fois la fête désormais annuelle du rétablissement de l’orthodoxie. Au canon des matines, on chante : “Nous peignons les images, nous les vénérons de notre bouche, de notre cœur, de notre volonté, celles du Christ et celles des Saints. l’honneur et la vénération adressés à l’image remontent au prototype : c’est la doctrine des pères inspirés de Dieu”.

[...] mais allons tout de suite au décret de Trente. l’Eglise avait essuyé déjà la critique vive, mais hésitante, susceptible de reprise, finalement assez tolérante, de Luther, puis l’offensive redoutable de Calvin, aussitôt prolongée par un bris général d’image dans l’Angleterre d’Edouard VI, étendu encore par Élisabeth. Celle-ci demande aux “visiteurs” d’examiner “si on a détruit tous les tabernacles et les décorations; tous les autels, chandeliers, reliquaires et chandelles, peintures, tableaux et tous les autre monuments de faux miracles, pèlerinage, idolâtrie et superstition, afin qu’il ne subsiste aucune trace des mêmes sur les murs, sur les vitres des fenêtres et en tout autre lieu à l’intérieur des églises et des maisons”. Ils devront même vérifier si le décret a été appliqué dans les maisons particulières, renchérissant ainsi sur Calvin lui-même, qui ne pensait qu’à la pureté du temple.

[...] Le “Carré blanc sur fond blanc” de Malévitch, exposé en 1918 parvient à effacer l’image représentative. Par quelles voies, il y en a plusieurs. parmi elles, les motifs religieux, implicites ou explicites, permettent de joindre la naissance de l’art dit abstrait à une poussée iconoclaste, au sens propre et “historique” du terme.

[...] L’iconoclasme de Kandinsky a un rapport lointain avec l’iconoclasme antique et médiéval ; plus proche avec l’iconoclasme moderne, mais qui doit être précisé. ce rapport se trouve dans l’attitude générale de l’artiste envers son œuvre. Elle est marquée par un esprit de gravité et de sérieux. Ce qu’il reproche à la peinture du XIXe siècle, réaliste ou naturaliste, c’est d’abord sa futilité. peindre ce monde ne vaut pas une heure de peine. Rien ne vaut d’être représenté que l’absolu.
Cela paraît être le contraire de l’iconoclasme, puisque celui-ci renonce à la figuration du Divin, comme attentatoire à sa majesté, mais accepte la représentation des choses, comme honnête récréation et même indirectement (chez Calvin par exemple) comme une louange au Créateur à travers l’honneur rendu à ses créatures et à travers le travail de l’homme. kandinsky prétend rendre, par les moyens de l’abstraction — qui est en soi une façon de se détacher de l’apparence et de se rapprocher de l’essence —, la structure intime du monde. Il suppose qu’en s’enfonçant dans son moi, guidé par la “nécessité intérieure”, il atteint vraiment les rythmes fondamentaux, la pulsion même du cosmos, auquel ce moi est mystérieusement accordé. En ce sens, Kandinsky est un iconodule parfait, un iconographe, au sens le plus exigent.
[...] Mais l’œuvre rédemptrice n’est pas assurée par le Divin auquel l’œuvre de l’artiste rend grâce, louange, honneur, mais par l’artiste lui-même, à qui revient de tirer le “triangle spirituel” de l’humanité, à la pointe duquel il se tient dans un isolement superbe et périlleux. Et nous voici à la limite où l’iconodulie s’exténue et se perd.

[...] Malévitch : “je suis métamorphosé en zéro des formes, je suis arrivé au-delà du zéro à la création, c’est à dire au suprématisme, nouveau réalisme pictural, création non-objective.”
“Zéro” : c’est la négation des objets ou sujets, et c’est le moyen de sortir du “zéro de la création” que signifie l’esclavage de la figuration. “Au-delà du zéro” s’ouvre le royaume de la création autonome : car le suprématisme est un “réalisme pictural”, c’est à dire la construction d’une nouvelle réalité. le “sauvage” et le “singe”, c’est à dire l’imitateur des formes est “vaincu”. mais la forme minimale que manifeste le carré manifeste aussi une victoire de la “raison intuitive” sur le sentimentalisme de l’ancienne peinture ou sur le subconscient des précurseurs futuristes. Un nouvel homme vient d’apparaître, “la face de l’art nouveau”, et donc une “nouvelle civilisation”. C’est une révolution cosmique. La surface-plan est née. “Chaque forme est un monde”.

[...] Malévitch avait pris soin de suspendre son carré noir à une place élevée dans un coin de la salle d’exposition, ce qui, pour tout russe, signifiait qu’il l’avait placé dans le “coin rouge”, le lieu réservé des saintes icônes.
Est-ce hasarder une interprétation abusive que d’imaginer que le carré noir a quelque rapport avec le divin que Moïse ne peut “voir” que par derrière, et le carré blanc, avec la vision du face à face ? [A rapprocher des commentaires de Didi-Huberman sur la fresque de Fra Angelico] de toute façon, on ne peut rien voir. L’idée extraordinairement haute et ambitieuse que Malévitch se faisait de la peinture, de la mission du peintre, du salut transcendant qu'il promet est propre à décourager la figure, à disqualifier l’imitation. Dignité infinie de l’objet à peindre, indignité des moyens de la figuration, extase mystique et intuition directe du divin à la pointe extrême de la conscience, nous reconnaissons (dans les écrits fiévreux de Malévitch) les constantes de l’iconoclasme.


L'art du moteur

Note de lecture

L’art du moteur
Paul Virilio [Galilée 1993]

p. 15
« Livrés à eux-mêmes à la fin de l’ère de la dissuasion, les médias industriels sont passés, comme le reste de la production de masse de ces dernières années, du nécessaire au superflu et enfin, au gâchis de la déréglementation et des luttes intestines de plus en plus féroces, leur pouvoir de dénoncer, d’exhiber, de s”afficher se développant sans cesse au détriment d’un privilège de dissimulation devenu précaire.
Si bien qu’actuellement, le vrai problème de la presse et de la télévision n’est plus tant ce qu’elles sont capable de montrer, mais bien ce qu’elles sont encore en mesure d’effacer, de cacher, et qui a constitué, jusqu’ici, l’essentiel de leur puissance ... »
p.18
À l’origine, la MÉDIATISATION signifiait littéralement être privé de ses DROITS IMMÉDIATS.
Formidable paradoxe : + il y a de médiatisation, + demeure des zones obscures
Médiatiser quelqu’un : ex : “médiatiser les foules”
p.20-21 - Capacité à communiquer

p.24
« En fait de “ville monde”, la mise en œuvre intensive des techniques de communication a bien créé une résonance, celle, imprévue, de l’effet caméra signalé par Pagnol, qui désormais étend la solitude multiple à des milliards d’individus, avec cette contre culture du ghetto (post-industrielle, post-nationale, post-urbaine…) en train de couvrir l’ensemble d’une planète qui n’arrive pas elle-même à se libérer de son statut de ghetto cosmique.
Du ghetto naît le chaos qui destabilise les mass media pris au piège de l’acte de guerre intérieur, du viol des droits de l’homme, du spectacle fascinant et sans cesse renouvelé de l’immolation et de l’agonie… »
p.32 - Un homme = un ghetto

p.33 - [Intégralement] “le publi reportage élimine les derniers tabous”

”Supprimer l’éloignement tue” René Char

p.50
« Il a fallu attendre la fusion/confusion de l’information et de l’informatique, pour obtenir celle du secret et de la vitesse. »
FUSION / CONFUSION
INFORMATION / INFORMATIQUE
SECRET / VITESSE
p.51
« De même, le partage anarchique des techniques de représentation, en provoquant l’implosion du monde visible qui était le domaine de l’opinion publique, nous précipite inexorablement vers cette phase ultime de la médiatisation politique, redevenant le privilège de groupes de moins en moins nombreux, détenteurs d’un dernier amalgame de la vitesse de la lumière (le secret) et de l’abusive éloquence des chiffres, des messages, des images (l’information). »
p.55
« Avec l’accélération, il n’y a plus d’ici et là, seule la confusion mentale du proche et du lointain, du présent et du future, du réel et de l’irréel, mixage de l’histoire, des histoires, et de l’utopie hallucinante des techniques de communication, usurpation informationnelle qui longtemps s’avancera masquée par les oripeaux de ces idéologies de progrès… »
p.56 - Coup d’état informationnel

p.76
« “Y a t-il un rapport intime entre l’invention simultané de la poudre à canon et celle de l’encre d’imprimerie ?” interrogeait encore Karl Kraus. On peut ajouter en vrac que ce rapport existe entre la mitrailleuse et la caméra, la nitro cellulose et la pellicule, le radar et la vidéo… mais aussi entre le trucage de l’illustration graphique, photographique puis cinématographique et télévisuel et le vieux camouflage militaire chargé de dérober à la vue des observateurs, armements, convois, mouvements de troupes, pour finalement laisser l’adversaire perplexe, ne sachant plus où la réalité commence et où elle finit. »
Poudre à canon ∞ encre d’imprimerie
mitrailleuse ∞ caméra
radar ∞ vidéo
camouflage ∞ trucage d’image

p.79
« “La paix dure plus longtemps que la guerre” disait-on autrefois. C’était presque vrai pendant l’ère de la dissuasion nucléaire, avant l’installation du nouveau complexe informationnel pour lequel nulle paix ne sauraient intervenir. »
p.75
« La vitesse garantissant le secret et donc la valeur de toute information, libérer la puissance des médias, ce n’est donc pas seulement annihiler la durée de l’information, celle de l’image et de son trajet, mais avec elle tout ce qui dure et ce qui persiste. »
p.87 et 88 “Ces spectres qui ne mourront pas de faim, alors que nous, nous périrons”. Rapport aux anges ?

p.95 “Le mouvement, c’est l’aveuglement.”

p.96 « L’immobile rend visible et les arts plastiques seraient une immobilisation du mouvement qui donnerait l’illusion de voir, d’avoir le temps de voir. »

p.98
« Les œuvres des surréalistes et surtout leur “banque de rêves” nous ont pourtant montré l’indigence du rêve trivial. Ce dernier manque singulièrement de variété et de fantaisie et la figuration de nos désirs est facilement radoteuse, elle aime surtout répéter ses thèmes peu nombreux. Ceci est tout aussi évident pour l’imagerie de synthèse, puisqu’elle ne fait qu’imiter les effets spéciaux et les trucages du vieux cinéma en 3D ou du dessin animé et se heurte, ostensiblement, aux limites plastiques de l’imaginaire. »
p.98
« Bien qu’il s’acharne à vouloir prouver le contraire, l’homme créatif n’est pas pour autant un créateur, la création n’est as son domaine et le mot créateur, si souvent employé, est inadéquat… En un sens, il est plus sûrement ingénieur que créateur. »
p.101 « A propos des outils de communication, on vérifiera donc la vieille loi : plus l’effet d’annonce est rapide, plus l’annonce devient accidentelle et plus elle perd de sa substance. »

p.112 « La rapidité d’une espèce est toujours, pour elle, un signe de mort précoce. »

p.126
« Disjoncter, c’est se désinformer » + p.127 « La revendication des trois huit, si chère aux révolutionnaires de 1848, est apparue peu après l’installation des premières liaisons ferroviaires en direction des côtes toutes proches de la Manche. Plus tard, André François Poncet notera à propos de ce programme de huit heures (huit heures de travail, huit heures de sommeil, huit heures de loisirs) : ”Il a tous les avantages d’une revendication révolutionnaire sans en avoir les inconvénients et le mérite singulier de créer l’unité entre tous les partis, des modérés aux extrémistes.”
De fait, qui parmi les hommes de pouvoir, politiciens ou gens de presse, aurait bien pu être en désaccord avec la légitimation d’un droit à disjoncter 16 heures sur 24 qui aboutirai fatalement à une législation discrète de la désinformation, à une médiatisation totale. »
p.131
« La question de la technique est inséparable de celle du lieu de la technique. De même qu’il est impossible d’appréhender la NATURE sans aborder aussitôt la question de la GRANDEUR NATURE, il est devenu inutile de parler développement des technologies sans s’interroger immédiatement sur la dimension, les dimensionnement des techniques nouvelles. »
p.135 « Moins la force humaine est occupée, plus elle tends à l’excès.” Balzac 1838 Traité des excitant modernes »

p.136
« De fait, c’est la réalisation, près d’un siècle plus tard, du rêve des futuristes italiens : le corps de l’homme intégralement nourri delà technique grâce à la miniaturisation de «machines microbes» invisibles ou presque, avec cependant une différence majeure dans l’ordre de grandeur de la vitesse puisqu’il ne s’agit plus, comme l’espérait Marinetti, de rivaliser avec l’accélération des moteurs en faisant du corps-locomoteur de l’individu l’équivalent de la locomotive ou de la turbine électrique dont les vitesses relatives sont dépassées — mais bien de tenter d’appareiller le corps humain pour le rendre contemporain de l’ère de la vitesse absolue des ondes électromagnétiques. L’émetteur récepteur en temps réel succédant désormais au moteur surpuissant susceptible de parcourir au plus vite l’espace réel des territoires. »
Voir manifeste futuriste 1910 Marinetti

COMPLEXE MILITARO-INFORMATIONNEL
TRANSMISSIONS MICROPHYSIQUES
TRANSMISSIONS INSTANTANÉES
ONDES ÉLECTROMAGNÉTIQUES
TÉLÉ-TECHNOLOGIE DE LA TRANSMISSION INSTANTANÉE
CYBERNÉTIQUE BIO-TECHNOLOGIQUE
TÉLÉCRATIE
INDUSTRIALISATION DE LA SIMULATION, DE L’OUBLIE ET DU MANQUE
DÉRÉALISATION INFORMATIQUE

Cybernétique : Science constituée par l’ensemble des théories relatives aux communications et à la régulation dans l’être vivant et la machine.

p.139 Être présent, c’était être proche. Thème de la chute des anges ?

p.160
« Au cours de la seconde guerre mondiale, des ingénieurs de la BELL CORPORATION découvrent une grandeur physique observable dont l’utilisation assure une meilleur transmission. On la baptise INFORMATION. Aussitôt, Norbert Wiener, le père de la cybernétique, la définit par ce qu’elle n’est pas : « L’information n’est ni la masse, ni l’énergie, l’information est l’information.» C’est donc la troisième dimension fondamentale de la matière. Plus tard, beaucoup plus tard, Gregory Bateson, un des premiers à envisager l’information comme un processus général, ajoutera : «L’information c’est une différence qui crée une différence».
Mais la redondance est cependant le même, les notions traditionnelles d’entrée et de sortie perdant leur connotation spatiale et environnementale pour devenir « la différence des différences », le IN et le OUT des portes logiques, le 0 et le 1 de l’informatique.
Dès lors, la logique de la différenciation n’est plus que sa LOGISTIQUE, une logistique CYBERNÉTIQUE qui accomplira le coup de force sas lequel n’existe AUCUNE INFORMATION digne de ce nom, puisque cette dernière n’est jamais que l’effet d’un fait, le reflet d’un rapport de force. »
ENTRÉE SORTIE
IN OUT
O 1

Voir Philippe Breton “Histoire de l’informatique” La découverte 1987

Dès 1940, à Bletchley Park, les britanniques rassemblèrent autour d’Alan Turing, une équipe de spécialistes susceptibles de percer les codes de la machine allemande ENIGMA. La réussite de cette opération, grâce au calculateur COLOSSUS, devait ouvrir la voie de la victoire aux alliés et celle de l’ère de la révolution informatique.

p.166
« Ainsi, après les différentes pollutions résultant de l’aménagement industriel d’un territoire local, nous assistons aux prémices d’une nouvelle pollution due au contrôle de l’environnement global par des technologies post-industrielles qui épuisent les intervalles de temps et d’espace qui organisaient jadis le monde.
“Plus la mobilité augmente et plus le contrôle s’accroît” … avec l’excès d’accélération des transmissions, le contrôle devient l’environnement lui-même. »
« En effet, lorsque l’arrivée restreinte de la révolution des transports cède la place à l’arrivée générale de la révolution des transmissions instantanées, le théorie de l’information — L’INFORMATIQUE — supplante la physique, que dis-je, l’astro-physique ! La fusion est faite et la confusion parfaite : L’INFORMATION est le seul «relief» de la réalité, son unique «volume». A l’âge de la numérisation de l’image et du son, on doit même dire sa «haute-définition». Avec l’énergie en puissance et l’énergie en acte, nous disposons maintenant d’une troisième forme énergétique : l’énergie en information. A la suite des trois phases de déplacement, le départ, le voyage, et après le déclin du «voyage», c’est soudain la perte du «départ». Désormais, tout arrive sans qu’il soit nécessaire de partir, mais ce Qui arrive, ce n’est déjà plus l’étape ou le but du voyage, mais simplement l’information, l’information-monde, que dis-je, l’information-univers ! Le règne de l’arrivée généralisée se confondant dès lors avec la généralisation de l’information en temps réel, tout se précipite sur l’homme, un homme cible assailli de toutes parts et dont le salut n’est plus que dans l’illusion, la fuite devant les réalités du moment, perte du libre arbitre dont Pascal évoquait la venue lorsqu’il écrivait :” Nos sens n’aperçoivent rien d’extrème. Trop de bruit nous assourdit. Trop de lumière nous éblouit. Les quantités extrêmes nous sont ennemies. Nous ne sentons plus, nous souffrons.” »
Voir “l’horreur économique” de Viviane Forester
Voir “la tentation de l’innocence” de Pascal Brukner

p.175
« La confusion s’installant bientôt dans les esprits entre les dispositifs d’asservissement automatique ou SERVO-MOTEUR et ce que l’on nomme intelligence artificielle, ou CERVEAU-MOTEUR. »
p.180 Le CYBER-ESPACE ou plus exactement “l’espace temps cybernétique”.

p.180 « Les inventions conjointes de la bombe et de l’ordinateur auront en effet illustré à la perfection le mariage de déraison entre l’énergie et l’information. »

p.184
« Comme l’exprimaient naguère des résistants chrétiens à l’autoritarisme : « L’histoire est un kaléidoscope de vertige. Le rythme haletant et forcené auquel se déroulent les événements depuis un quart de siècle, favorise la montée en puissance de l’oubli. » D’où non seulement le révisionnisme ou le négationisme de sinistre mémoire qui frappent de nullité les événements survenus depuis la seconde guerre mondiale, mais plus insidieusement encore, cette déréalisation informatique qui aboutit aujourd’hui à la défaite des faits, puisque l’information l’emporte désormais sur la réalité de l’événement. »
p.192
« Après avoir motorisé la voiture hippomobile à l’aide de l’énergie de synthèse du moteur à explosion, lors de la révolution des transports, voilà que la révolution des transmissions s’apprête à motoriser la réalité de l’espace, grâce à l’imagerie de synthèse du moteur de l’ordinateur. »