A propos du "Grand verre"

Par Marc Vayer
D'anciens élèves désormais étudiants m'envoient cette photo d'eux-mêmes. Ils semblent dubitatifs devant la reproduction suspendue de "In advance of the broken arm" (1915), ready-made de Marcel Duchamp.

Les élèves s'étonnent parfois que plusieurs topos soient consacrés aux travaux de Marcel Duchamp. Mais c'est bien parce qu'il a non seulement été au cœur des nouvelles pratiques de l'art moderne et quasiment à l'origine de l'art contemporain comme genre artistique, mais aussi parce ce qu'il n'a cessé de mettre en scène ce qu'il a appelé "le processus créatif".


Le grand verre comme mode d’emploi & les readymades comme preuves

[Autant prévenir que cet article va très vite, et qu’il faudra de nombreux développements ultérieurs pour mieux comprendre la cohérence du travail de Marcel Duchamp]
Marcel Duchamp a inventé l’appellation readymade et commencé à produire ces « objets » en parallèle de la mise en chantier (de 1915 à 1923) de « La mariée mise à nue par ses célibataires même », autrement appelé « le grand verre ». Ceci n’est pas une anecdote dans la biographie de Marcel Duchamp.

Frappé par le refus d’exposition de son tableau le « nu descendant l’escalier n°2 » au Salon des Indépendants de 1912 (voir article Le nu et l’escalier vs l’automate et la spirale) et stupéfait par le succès de ce même tableau à l’exposition de l’Armory Show aux Etats Unis en 1913, Marcel Duchamp arrête de peindre, arrête d’être un « artiste » pour devenir un penseur, un philosophe, un anthropologue. Marcel Duchamp développe une réflexion sur le statut de l’œuvre d’art et n’aura de cesse d’alimenter cette réflexion avec des productions plastiques, des agencements multiples et variés, des textes, de la scénographie et de l’édition.

Marcel Duchamp analyse la production d’œuvre d’art à l’ère moderne comme un processus qui va du refus par le plus grand nombre à la réhabilitation par un petit groupe. La production de readymade est toute entière destinée à expérimenter ce processus et le « Grand verre » en est le mode d’emploi.
Marcel DUCHAMP
Le grand verre ou La mariée mise à nue par ses célibataires même
1915 - 1923 (définitivement inachevé). 2,72 m x 1,76 m. Philadephia museum of art.
[dessin vectoriel Marc VAYER sur la foi d’une reconstitution dessinée de Richard Hamilton]
Bien-sûr, cette explication du travail de Marcel Duchamp va à l’encontre de la plupart du travail critique fourni depuis des décennies. Ce travail critique, basé sur des critères esthétiques, « rétiniens » comme disait Duchamp, n’avait pas imaginé un seul instant que les productions d’agencements et de textes de Duchamp étaient cryptées selon le mode d’un rébus.

La plupart des critiques - historiens d’art - commentateurs se sont arrachés les cheveux pour décrire, puis « interpréter » le « Grand verre ».
Si on s’en tient à l’aspect rétinien, au simple regard sur les aspects plastiques (formes, couleurs, composition, textures), on peut facilement se laisser aller à gloser sur la « machinerie », sur le parcours de « quelque chose » dans la machine, on peut développer un discours sur toutes les références sexuées, on peut magnifier la transparence du support en verre. Mais cette voie interprétative ne nous hisse pas au niveau de la pensée de Marcel Duchamp.

Dans l’esprit de M.D., « le Grand verre » est indissociable de « la boite verte », dans laquelle il a accumulé 93 notes manuscrites concernant la réalisation du « grand verre », réalisée et diffusée en 1934. Ces différentes notes ressemblent à un délire dada où rien n’aurait de sens, mais Marcel Duchamp a toujours expliqué qu’il s’agissait de ses notes de travail, notes qui devraient pourtant expliquer le pourquoi et le comment de « La mariée mise à nue et ses célibataires même ». 
libre arbitre - âne de Buridan note boite verte 1912
Ces notes sont codées, le « Grand verre » est codé, les readymades sont codés, et le grand décodeur s’appelle Alain Boton (voir article Marcel Duchamp l’expérienceur).
Alain Boton a mis en évidence l’ensemble du code de Marcel Duchamp, son « nominalisme » comme il l’appelait lui-même.

Dans toutes les productions de M.D., les ingrédients ont une signification constante.

Ainsi, à chaque fois que M.D. met en scène une surface réfléchissante, de façon rétinienne, cela renvoi le regard du regardeur et cela lui permet d’évoquer ce qu’il appelle « le renvoi miroirique », la vanité et l’amour-propre du regardeur.
 Fresh window 1921. Traduction en français = veuve joyeuse. (cuir synthétique = miroir = toile) + vert = lumière verdâtre du gaz d’éclairage = regard rétinien. « Les célibataires qui regardent ne voient qu’eux-même. » « Rrose Sélavy est une veuve joyeuse, une mariée ayant perdu son partenaire (partner). La postérité ne peut être que veuve puisque l’artiste doit être mort pour former un couple avec elle »

Modell vor « dem Großen Glas » von Marcel Duchamp, Philadelphia Museum of Art, 1954 © Munchner Stadtmuseum/Sammlung Fotografie, Archiv Hermann Landshoff / courtesy Schirmer/Mosel
Ainsi, à chaque fois que M.D. utilise dans un de ses agencements de l’étoffe, du tissu, du filet, du gaze, du fil, de la ficelle, du grillage, de la corde, c’est à chaque fois pour signifier la « toile », l’œuvre d’art en tant que genre.

Allégorie du genre : portrait de Georges Washington 1943. Gaze teintée, ouate, papier gouaché découpé, papier doré, clous, dans boîte en bois et verre 54,8 x 42 x 8,4 cm
Inscriptions : S.D.T.R.H.DR. à l'encre sur le bois : Allegorie de genre / MARCEL DUCHAMP / N.Y. / 1943 Réalisé à New York à la demande du magazine Vogue pour la couverture du numéro commémoratif de l'Independence Day (4 juillet), il fut refusé par les éditeurs. L'oeuvre superpose trois images: un profil de Washington, la carte des Etats-Unis et la bannière étoilée.

Le voile de la mariée (La mariée mise à nue par ses célibataires même - 1915-1923)
Ainsi, à chaque fois que Duchamp utilise un récipient, un égouttoir, un tire-bouchon, un rince bouteille, il évoque la capacité d’une œuvre à recevoir le goût du regardeur.
Ainsi, à chaqe fois que M.D. utilise des poils, il s’agit pour lui d’évoquer le regard graveleux, ce qui freine en l’homme sa dimension spirituelle.

LHOOQ 1919.
• tifs / plexiglas 19 x 15 cm + polis collés, chevaux en haut, aisselle au milieu, pubien en bas. / Edition de luxe de la boite en valise / boite à Roberto Matta / http://sebastienrongier.net/spip.php?article226
Ces quelques exemples montrent l’ampleur du code utilisé et la cohérence que Duchamp a dû maintenir tout au long de sa vie créative.

Les readymades, pratiquement toujours des cadeaux offerts à des amis, ne sont parfois copiés et reproduits qu’à la fin de la vie de Marcel Duchamp, dans un moment où M.D. concède au marché de l’art pour mieux faire la preuve du phénomène de réhabilitation à l’œuvre ou « comment faire passer une pissotière au statut d’œuvre d’art ».
"La marie mise à nue par ses célibataires même" (1915-1923) Musée de Philadelphie
« La mariée mise à nue par ses célibataires même », OVNI du monde de l’art des années 1920, « Définitivement inachevé » en 1923, selon la formule de Marcel Duchamp, ne sera visible par un public de visiteurs de musée (Philadelphie) qu’en 1952.

On peut y contempler à loisir les « moules malics » en bas à gauche qui sont les célibataires/regardeurs qui signifient les modèles sociaux qui font vivre le monde de l’art.
On peut y regarder l’ensemble glissière/boyeuse/ciseaux, en bas au centre, qui représentent l’artiste.
On peut y voir les tamis, un peu plus haut, (sur la surface desquels sont déposés comme medium de la poussière, immortalisée par Man Ray)
On peut y discerner les « neufs tirés », sous le voile en haut à droite, qui représente la mort.
On peut y remarquer le « voile » qui évoque la postérité
et la mariée elle-même...

[Un décryptage plus complet du "Grand verre" sera opéré dans une prochain article]

« Le nu et l’escalier » vs « L’automate et la spirale »

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« Le nu et l’escalier » vs « L’automate et la spirale »
à propos du tableau "Nu descendant un escalier" Marcel Duchamp 1912
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Comme l’essentiel de la production de Marcel Duchamp, le tableau « Nu descendant un escalier n°2 » (1912) n’est pas ce qu’il paraît être. Et un peu plus de 100 ans après l’exposition de l’Armory Show à New-York, Chicago et Boston, il est enfin devenu possible d’évoquer ce tableau sans le qualifier de néo-cubiste, néo-futuriste ou néo-chnonophotographique.

Nu descendant un escalier n°2 Marcel Duchamp 2012

Le film « Le temps spirale » consacré à ce tableau dans la série "Palette" d’Alain Jaubert (1993) avait déjà évoqué le traitement par Duchamp de la dislocation du temps, de la « répétition d’instantanés et donc la négation de la peinture liée depuis toujours à l’instant ».
Vingt ans plus tard, en 2013, Le livre d’Alain Boton « Marcel Duchamp par lui même (ou presque) », nous fait mieux comprendre la hauteur de vue de M.D. qui « par cette spirale qui mène l’âme mécanique de l’homme moderne vers les « bas étages »  dialogue, ni plus ni moins, avec Platon[1].
» Duchamp utilise dans ce tableau un vocabulaire plastique qu’il ne cessera de déployer par la suite, et dont le « grand verre » autrement dit la « mariée mise à nue par ses célibataires même » sera le grand mode d’emploi.

A partir de 1913, l’œuvre entière de Marcel Duchamp est déterminée par l’histoire du « Nu… ». La tableau est refusé dans un premier temps en France par les propres amis de Duchamp, puis il accède dans un second temps à l’énorme notoriété américaine.

De gauche à droite : Jacques Villon, Raymond Duchamp-Villon et Marcel Duchamp
devant l’atelier de Puteaux, vers 1910-1915.
Le groupe s’est constitué vers 1911 à l’occasion de réunions régulières de peintres tels Gleizes, Kupka, Léger, Metzinger, Picabia et les frères Duchamp.
La toile est donc refusée au Salon des Indépendants de 1912 par le groupe d’avant-garde cubistes français dit « de Puteaux » dont font partie les deux frères ainés de Duchamp. « Il y eu un événement en 1912 qui m’a un peu tourné les sangs, si je puis dire, c’est quand j’ai apporté le « Nu… » aux indépendants et qu’on m’a demandé de le retirer avant le vernissage […] Alors, je n’ai rien dit. J’ai dit parfait, parfait, j’ai pris un taxi jusqu’à l’exposition, j’ai pris mon tableau et je l’ai emporté[2] ». M.D. est là confronté très fortement à la question de « l’amour propre » qu’il ne cessera d’intégrer à ses préoccupations et à sa pensée artistique.
En octobre de la même année, le tableau est exposé à l’exposition cubiste  de Barcelone en mai, puis en octobre à la Section d’or mais, semble-t-il, dans l’indifférence du public. Enfin M.D. l’inscrit avec 3 autres œuvres à l’Armory Show aux Etats-Unis.

L’Armory Show est une exposition internationale d'art moderne organisée par l'Association des peintres et sculpteurs américains, qui s'est tenue à New York du 17 février au 15 mars 1913, puis à Chicago et Boston. Elle rassembla au total 250 000 visiteurs. Elle fait date dans l'histoire américaine car elle fut la première exposition de ce genre.
Liste établie par Picasso d'artistes français pour l'Armory Show
C'est à New-York, Chicago et Boston que cette peinture acquiert une très grande notoriété lors de sa présentation à l’Armory Show en février-mars 1913. « On a du mal à se figurer l’ampleur du scandale que provoqua le tableau. Il était la cible de tous les caricaturistes, la risée de tous les New-yorkais qui se sentaient agressés par l’arrivée de l’art moderne européen et, par ce fait même, M.D. devint la coqueluche de tous ceux qui voulaient sortir de leur provincialisme[3]». Henri Pierre Roché, un grand ami de M.D retransmet plus tard l’anecdote : « Duchamp est le français le plus célèbre avec Napoléon et Sarah Bernhardt ».
« C’est surtout le titre du tableau qui déclencha le premier la colère des spectateurs. Ce titre faisait en effet référence à une traduction picturale. La représentation du corps humain nu est devenu à partir de la Renaissance un genre à part entière. Au corps glorieux du Christ et des martyrs, se substituent peu à peu des corps d’hommes et de femmes peints ou sculptées en dehors de toute préoccupation religieuse pour la seule délectation esthétique des spectateurs. Mais cet art profane à son tour à acquis une fonction sacrée : le nu, consacré en tant que genre est exposé, visité, analysé, commenté et sa charge érotique est désamorcée par la volonté de sérieux. A la belle époque le nu est encore florissant et les peintres, y compris les cubistes, continuent à montrer des femmes nues debout, assises ou couchées. Descendant un escalier : jamais.[4]»

C’est à la suite de ces deux événements, le refus par les uns, et la réhabilitation par les autres, que M.D. abandonne la peinture, et qu’il met en chantier pendant 8 ans (1915 - 1923)  l’œuvre phare « La mariée mise à nue par ses célibataires même », dite également « le grand verre ». Ce « grand verre » se révèle être, à la suite du travail d’analyse approfondie effectué par Alain Boton, le mode d’emploi de la fabrique des œuvres d’art moderne, l’explication cryptée de ce phénomène par lequel toute œuvre d’art moderne n’existe, selon Marcel Duchamp, que par le refus des uns suivi de la réhabilitation par les autres.

Le tableau « Nu descendant un escalier n°2 » ne peut donc plus être vu simplement comme un tableau neo-chnonophotographique, néo-cubiste ou neo-futuriste.
M.D. lui-même donne des pistes plus consistantes que celles reposant sur l'hypothèse qu’il a simplement copié le procédé chronophotographique de Muybridge ou Marey. « Peint, comme il l'est, en sévères couleurs bois, le nu anatomique n'existe pas, ou du moins, ne peut pas être vu, car je renonçai complètement à l'apparence naturaliste d'un nu, ne conservant que ces quelque vingt différentes positions statiques dans l'acte successif de la descente[5]». Ou encore : « Le but n’était pas de donner une impression du mouvement, mais au contraire une forme descriptive schématique de ce devait être la mécanique du mouvement. »
« […] ce qui descend l'escalier n'est pas un corps humain nu (ni nuded, ni naked) mais un petit mannequin fabriqué à partir de plaques de contreplaqué fin, comme en font les étudiants des beaux-arts. Il ne faut pas confondre ces mannequins faits de plaques raides imbriquées les unes dans les autres dont on peut voir une image dans le numéro de la série documentaire « Palettes » consacré au Nu ... , avec les mannequins en bois plein faits de rondeurs plus proches de l'anatomie humaine. On peut très distinctement reconnaître, dans le Nu, une hanche et un bassin en forme de T (dans la silhouette à droite) [...]. Ces mannequins-là étaient mieux adaptés à ce que Duchamp voulait signifier, à savoir la raideur des automates. […] Ce qui est pris pour une représentation cubiste du corps humain est en fait une représentation presque réaliste d'un automate de bois en mouvement.[6]»
Plutôt qu’un véritable nu, une véritable forme humaine, M.D. a représenté un automate, une descente mécanique, préfiguration de l’image des « robots » qui sera popularisée dans les années 1920. M.D. « veut évoquer l'être humain quand il se comporte en automate.[7]»

Myrbridge
Marey
Ce tableau n’est donc pas ce qu’il paraît être. Pour la question du paraître, Marcel Duchamp emprunte à la chronophotographie et sans doute à bien d’autres sources l’univers graphique déployé dans le tableau.  (voir en fin d’article des références potentielles). Cependant, novateur forcené, il introduit de nombreux signes jamais alors utilisés dans les peintures classiques.
« En figeant ainsi les silhouettes successives de son nu, Duchamp créé donc une figure abstraite mais tout à fait immobile. Il ne peut cependant éviter de lui conférer des signes de mouvement qui rappelle les dispositifs de Marey pour l’étude du mouvement. […] également des lignes en pointillé ; le signe emprunté à la géométrie évoque le déplacement, la translation selon une ligne imaginaire. […] Egalement aussi le signe des traits transversaux qui vont dans le sens du mouvement. Ce genre de graphisme aujourd’hui très familier n’apparaît jamais dans l’art classique. Ce sont les dessinateurs humoristiques qui se sont emparés de ce type de signes : Le déplacement rapide des corps sera symbolisé par des traits ou par un sillage. Comme autant de lamelles de temps consécutives liées entre elles par les traits de vitesse.[8]»
Le moulin à Café Marcel Duchamp 1911. C'est dans ce tableau, cadeau destiné à la cuisine d'un de ses frères, que Marcel Duchamp a pour la première fois de l'histoire de l'art utilisé le signe d'une flèche pour signifier le mouvement circulaire de la gauche vers la droite.
Nous avons vu que ce qui est nommé « nu » est en fait l’idée d’un être humain qui se comporte en automate, thème central de la réflexion de Marcel Duchamp développée dans le « grand verre » de 1915 à 1923,  puis tout au long de sa longue vie jusqu’en 1968.
Mais il faut maintenant aborder la question de cet escalier qui n’en est pas un, cet escalier très commun dans les immeubles populaires parisiens, dont la rampe se termine par une boule de bois ou de cuivre poli.

Pourquoi un nu descend-il un escalier aussi commun ? On peut, comme Alain Jaubert imaginer la mise en scène par Marcel Duchamp d'un scénario courant à l'époque :  « Ce qui aurait pu être ascension vers la lumière devient descente vers les ténèbres, chute, plongée vers l’enfer, malédiction. Peut-être le corps nu illuminé par le bec de gaz descend-il l'escalier pour le remonter et ainsi répéter mécaniquement ce geste répétitif et tarifé. »

Mais Marcel Duchamp se disait symboliste et par exemple très proche du travail d’Odilon Redon. M.D. n’a cessé d’utiliser des procédés symboliques dans ses readymades, ses couvertures de catalogues ou de magazines, ses scénographies d’exposition, ... ses écrits. La spirale est donc pour lui un élément symbolique au même titre que le colimaçon, le tire-bouchon et la vis sans fin. M.D. reprend-là un symbole utilisé par Platon.
Dialogue avec Platon / diagramme M.V.
On préfèrera inscrire ce tableau dans la logique postérieure du travail de Marcel Duchamp et lui rendre la grande cohérence qu'il a développé toute sa vie avec le "grand verre", les « readymades » et « Etant donnés... ». On préfèrera voir dans le tableau de Duchamp, comme le dissèque Alain Boton, une réflexion imagée de Duchamp sur le comportement mécanique de l'Homme qui l'entraîne vers la trivialité, vers le commun.
« On voit aussi que l'escalier descendu par le mannequin est un escalier en colimaçon. Il est à la fois suffisamment précis pour évoquer l'immeuble parisien et la notion d’ « étage », avec la boule sur chaque palier qui renvoie aux « bas-étages », et suffisamment disloqué pour laisser entendre qu'il peut s'agir d'un lieu abstrait, d'un espace abstrait où s'effectue la chute en tourbillon de l'âme selon Platon [...]. Aussi sommes-nous en droit de penser que nous avons devant les yeux l'image platonicienne de l'homme qui se comporte de manière raide et mécanique, c'est-à-dire sourd à lui-même, de l'homme qui se fige en cadre et dès lors, n'écoutant plus son hasard, tombe en spirale vers la trivialité et l'opinion. Ou, autrement dit, descend d'un étage vers « les bas-étages et leur logique » ou bien encore « descend les marches d'orgueil »[9].
Enfin, pour aller plus loin, on sait qu'une des grandes préoccupations de Marcel Duchamp, est d’évoquer la vanité, l'orgueil, l'amour-propre. M.D. inscrit sa façon de penser dans les pas de Platon mais aussi dans ceux des chercheurs en neurologie contemporains qui prennent en compte les deux façons d’avoir conscience de soi-même.
Dérivé des catégories de Paul Ricœur : de l’identité ipse (l’identité comme
fait d’être soi-même à travers le temps) à l’identité idem
(le fait de rester le même) / diagramme M.V.
« Si au point de vue strictement chronologique, je suis le même individu que le peintre de ces peintures, l’écoulement linéaire du temps (1912/1952) n’est pas une justification de l’identicité de M.D. 1912 avec M.D. 1952. Au contraire, je crois qu’il (y) a une dissociation constante, si cette dissociation n’est pas empêchée par des considérations et des acceptations superficielles du principe d’identité. »
[Marcel Duchamp, réponse à une lettre d’Helen Freeman 1952]

Nous pouvons ainsi commencer à confirmer que le "Nu descendant un escalier n°2" est autre chose que l'image d'un personnage nu descendant un escalier.
Ce tableau semble plutôt être une métaphore graphique, la représentation de notre condition ambivalente entre pensée canisée qui nous porte vers les préjugés et libre-arbitre qui nous pousse à la remise en cause.

Ainsi, pour finir, il nous faut revenir et conclure sur l'utilisation par M.D. de l'imagerie chronophotographique. 
Marcel Duchamp utilise cette imagerie chronographique comme moyen de représenter graphiquement cette identité toujours changeante dans le temps. Il "colle", là encore à la référence platonicienne, dans la « représentation de l'âme, invariante et immortelle, dans sa façon d'exister dans le temps ».
Alain Boton nous invite à nous interroger sur l'existence d'une petite sphère blanche au milieu du tableau et nous questionner sur  les raisons de cette présence.
« Si donc Duchamp pour représenter la mêmeté utilise la répétition chronophotographique, il aura représenté l’ « ipséité » dans son tableau par quelque chose qui s’oppose explicitement à elle : par quelque chose d’unique donc. J’ai eu la chance de passer beaucoup de temps à scruter le tableau puisque, bien que j’ai quitté le centre Pompidou depuis des années, j’ai travaillé ponctuellement à l’exposition sur le futurisme pour laquelle Didier Ottinger avait fait venir le Nu descendant un escalier de Philadelphie. Et ce signe graphique existe. C’est la petite sphère blanchâtre que l’on voit au centre du personnage arrivé en bas de l’escalier. Unique et incongrue. Différente des points noirs qui renvoient à la technique d’Étienne-Jules Marey. Eux se répètent et prolongent un tiré de la même pâte, elle non. [...] ceux qui comme Arasse ont soin du détail, connaissent les extraordinaires subtilités graphiques que les Lorenzetti, les fra Angelico, les Piero della Francesca et autres Francesco del Cossa ont mis en œuvre pour représenter l’irreprésentable.  » [10].
"Nu descendant un escalier n°2" [détail]
Le tableau "Nu descendant un escalier n°2" n'est donc pas la représentation d'un personnage nu qui descend un escalier.
C'est la métaphore d'une partie de notre condition humaine, irrémédiablement attirée vers les facilités du jugement du goût et des aprioris, en tension avec la possibilité d'une singularité, de la possibilité du libre-arbitre.
Cette métaphore utilise les symboles de la décomposition du mouvement d'un pantin (mécanisation, automatisme du comportement), de la descente d'un escalier sans fin réelle (descente vers les "bas étages" des habitudes, des aprioris), en confrontation avec le symbole de la petite sphère blanche (élément perturbateur représentant la possibilité d'une remise en cause).
Marc Vayer nov 2015

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[1] [3] [6] [7] [9. p125] [10] Marcel Duchamp par lui même (ou presque) / Alain Boton, 2013 Fage [2] Marcel Duchamp, sa vie même / Marc Partouche, 2005 Al Dante [4] [8] Marcel Duchamp, Nu descendant un escalier, Le temps spirale, film réalisé par Alain Jaubert en 1993 et diffusé sur ARTE. [5] Duchamp du signe. Écrits de Marcel Duchamp réunis et présentés par Michel Sanouillet. Collection Champs / Flammarion, 1994. p.151.

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Encore à cet astre. Ebauche pour une illustration du poème de Laforgue. 1911
Duchamp crayonne une étude très simple. Un personnage gravite un escalier. Autour de lui des rayons ensuite raturés. A gauche, une autre silhouette, le bas d’un corps nu. Au centre, superposé à la première scène une amorce de visage. « Dans le dessin la figure bien-sûr monte l’escalier mais tandis que j’y travaillait, l’idée du nu ou bien du titre je ne me souviens pas lequel des deux me vint à l’esprit. »



Nu descendant l'escalier n°1 - Marcel Duchamp 
  "Nu descendant un escalier n°3" Reproduction photographique grandeur nature avec colorisation à la main par Marcel Duchamp. Pour le couple Arensberg.


 
Appartement du couple Arensberg avec "Nu descendant un escalier n°3"
 

Affiche pour le 5ème anniversaire de l'Armory Show. Marcel Duchamp (1963)
Regardons [...] l'affiche pour l'exposition 50ème Anniversary of the Famous International Armory Show 1913 (1963). On y voit le Nu descendant un escalier représenté d'une manière étrange. On sait qu'en 1963 le tableau de 1912 est considéré comme un chef-d’œuvre, qu'il a donc acquis une dimension de plus, et c'est justement ce qui nous est indiqué ostensiblement. Marcel Duchamp présente sa peinture, par définition 2D, sous la forme d'une houle de papier froissé ou quelque chose de similaire qui, en tout cas, donne l'impression d'être un objet 3D. Cet effet de boule 3D est obtenu graphiquement par le découpage du Nu… en forme patatoïde et par l'ajout d'ombres irrégulières.
L'effet recherché est de donner du volume à l'objet concret. Mais ce qui est remarquable, c'est que de cet effet en premier lieu graphique découle un sens métaphorique concernant l'objet historique ; grâce aux ombres, il nous est indiqué que le Nu… est regardé d'un point de vue rétinien et que c'est par ce regard porteur d'ombres que le tableau passe de à n+l, c'est-à-dire que s'accomplit son passage à la postérité. Ici, la nécessité des ombres pour donner l'impression d'un objet en volume est une métaphore de la nécessité qu'un regard rétinien se pose sur l'objet pour qu'il accède à la postérité.
Et en effet, historiquement, ce n'est pas une véritable compréhension du tableau (on en est loin ! ) qui l'a fait entrer dans la postérité, mais bien son rôle historique de « scandale » durant l'Armory Show. C'est le regard rétinien seul, représenté par les ombres, qui a réussi cette transsubstantiation. [...] 
"Marcel Duchamp par lui-même (ou presque)" Alain Boton FAGE 2013. p.104

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L'escalier d'or ou Les marches d'or – Edward Burne-Jones – 1880
Femme cueillant des fleurs Kupka 1910. Série de 5 pastels. A la succession des poses correspond une décomposition du spectre des couleurs.
Femme cueillant des fleurs Kupka 1910. Série de 5 pastels
Duchamp a lu le livre « le voyage au pays de la quatrième dimension » (1912) de Pawlowsky dans lequels sont évoqués le mouvement immobile, ou le voyage instantané, l’escalier horizontal et d’autres situations paradoxales.

Le quidam de Nantes

Une page pour le 
"GUIDE INDIGENE de Détourisme de Nantes et St-Nazaire"
aux éditions àlacriée.
En préparation.


Toute faite, la liste des readymade, l'intégrale (ou presque)

 A lire en regardant les images correspondantes sur : https://www.flickr.com/photos/54288725@N06/sets/72157659655876788
  1. bilboquet /     1910 cadeau
  2. roue de bicyclette /     1913
  3. pharmacie /     1914 cadeau
  4. égouttoir / Porte-bouteilles / hérisson / bottle rack /     1914
  5. pulled at 4 pins / tiré à quatre épingles /     1915
  6. in advance of the broken arm (En prévision du bras cassé) /     1915
  7. peigne /     1916
  8. … pliant,… de voyage / Underwood tywriter cover    1916 
  9. apolinère Enameled /     1916
  10. à bruit secret /     1916 cadeau
  11. « se servir d'un Rembrandt comme planche à repasser »     1916. readymade réciproque
  12. fountain / fontaine /  /     1917 signé R. Mutt
  13. trébuchet /     1917
  14. porte chapeaux    /     1917
  15. sculpture de voyage /    1918 (disparu)
  16. ready made malheureux / lettre à sa sœur Suzanne    1919 cadeau
  17. L.H.O.O.Q. /     1919
  18. chèque Daniel Tzanck /     1919 cadeau
  19. 50 cc air de Paris /     1919 cadeau
  20. fresh window /     1920
  21. why Not Sneeze, Rose Sélavy ? /     1921 cadeau
  22. belle haleine eau de voilette /     1921 publicité Rrose Sélavy
  23. la bagarre d’Austerlitz /     1921
  24. wanted, $2,000 Reward /     1922. Rrose Sélavy
  25. obligation pour la roulette de Monte-Carlo /     1924 publicité
  26. porte, 11 rue Larey /     1927  publicité
  27. les hommes au miroir /     1934 / Ready made littéraire
  28. boite de cigarette /     1943 (coll. part. / pas d’images)
  29. allégorie de genre : portrait de George Washington /     1943
  30. jeu d’échecs de voyage /     1944
  31. "tifs" ?    1946 ? / Dans la boite en valise de luxe à Roberto Matta
  32. cadenas à vélo (U)    1946 / Dans la boite en valise de luxe à William Copley (disparu)
  33. gilet / (boutons en caractères d’imprimerie)    1957 / cadeau à Teeny
  34. gilet / (boutons en caractères d’imprimerie)    1957 / cadeau à Sarah Barret
  35. gilet / (boutons en caractères d’imprimerie)    1957 / cadeau à Benjamin Perret
  36. des délices de Kermoun /     1958/1981/1987 
  37. sculpture morte /     1959
  38. couple de tablier/    1959 / inclus dans la « boite alerte »
  39. signed sign /     1963 cadeau 
  40. faux vagin /     1963 cadeau 
  41. le bouche évier /    1964
  42. czech Check /     1965 cadeau 
  43. chèque Bruno /     1965 cadeau 
  44. urne funéraire /     1965 signé Rrose sélavy
  
Le tableau d’oculiste /     non daté (Philadelphia, museum of art)

Lettre à sa sœur Suzanne dans laquelle Duchamp utilise pour la première fois le terme « readymade » /     1916

Clés dans les cendres après incinération /      1968

Alain Boton sur Marcel Duchamp

4 septembre 2015, par Marc Vayer

Marcel Duchamp l’expérienceur
A propos de l’ouvrage : « Marcel Duchamp par lui même (ou presque) » par Alain Boton aux éditions Fage, 2013.

Le grand verre Reconstitution "certifiée conforme" par Richard Hamilton
Toute la production de Marcel Duchamp, à partir de l’élaboration en 1915 de son œuvre sur verre La mariée mise à nue par ses célibataires même ne vise qu’un seul objectif : mettre en images, objets y compris, le statut nouveau de l’œuvre d’art moderne dont le parcours connait selon lui plusieurs étapes : dans un premier temps elle subit un refus, puis elle est réhabilitée pour, peut-être, accéder à la postérité. Mais Duchamp formule sa théorie du processus créatif en la cryptant, créant un code qui brouille les pistes de la compréhension. Depuis 100 ans, beaucoup se sont cassés les dents sur ce code, mais il semble qu’il ait été mis à jour par Alain Boton.

On peut toujours dire que Marcel Duchamp a fait « n’importe quoi » , qu’il s’est amusé, est passé du « coq à l’âne », de la peinture au ready-made, de l’écriture au bricolage de boîtes, de la scénographie au travestissement, tout cela de façon légère, dans une logique et une pratique « d’indifférence » aux contextes artistiques et au monde tout court. Le mot DADA, devenu un adjectif, peut avoir le dos très large.
C’est plus ou moins ce qui a été retenu de l’œuvre de M.D., faute de trouver une explication cohérente à l’ensemble de ses productions ; lisez les écrits des centaines de critiques et d’historiens des arts qui ont toujours proposé des commentaires ingénieux de leur vision du travail de M.D., commentaires souvent interprétatifs, c’est à dire qu’ils sont rapportés à leurs propres obsessions, et toujours parcellaires, c’est à dire que ne sont traités que quelques aspects des travaux de M.D., laissant dans l’ombre, inexploré et inexpliqué, tout la logique d’ensemble.

Dans son ouvrage, Marcel Duchamp par lui même (ou presque), Alain Boton postule que M.D. a toujours produit des textes, des images, des objets, des installations, des agencements, avec cohérence, avec des intentions maîtrisées, avec un soucis permanent de précision, en déployant sciemment une pensée et des concepts reliés les uns aux autres.
Mais alors, quel est le sens et le nom de cette variété de formes artistiques, de cette foire aux objets « tout faits » ou rectifiés, de cette prose aux apparences délirantes, de ces travestissements et de ces performances, de cette passion pour les échecs et pour les « bec auer » ?

Après avoir décelé que Marcel Duchamp met en scène et active plastiquement les idées développées dans l’ouvrage de Bergson Le rire, Alain Boton démontre au lecteur que M.D., loin de fabriquer des jeux de mots innocents, utilise une association de jeux AVEC les mots [un mot pour un autre] et de signes [un signe à la place d’une idée, d’une situation ou d’une action].

Alain Boton casse le code et non content d’avoir décodé l’essentiel des productions de M.D., il nous oriente sur les origines de cette « nécessité » qu’a eue M.D. de livrer cryptée son expérience du « processus créatif (1) ».

Nu descendant un escalier n°2 Marcel Duchamp 1912
Très simplement, on peut livrer ici les éléments fondateurs et déclencheurs de la proposition artistique de M.D.
Dans un premier temps, M.D. pratique le dessin et la peinture jusqu’à la réalisation de Nu descendant un escalier n°2 en 1912. Refusée alors par ses propres amis pour une exposition au Salon des indépendants de Paris, et quasi ignorée lors de sa présentation au Salon de la section d’or en octobre 1912, cette toile acquiert une célébrité inouïe par le scandale qu’elle provoque aux Etats-Unis, lors de sa présentation à l’Armory Show de New-York, en février 1913.
Sur la base de cette expérience durement vécue, allant du refus à la réhabilitation de l’œuvre d’art, Marcel Duchamp arrête de peindre et entreprend la réalisation pendant huit années de La mariée mise à nue par ses célibataires même, autrement appelée par lui le Retard en verre (2), œuvre qui déploie le programme entièrement codé du « processus créatif ». Cette œuvre est indissociable de la Boite verte, ensemble de notes manuscrites, dessins et autres documents qui ont accompagné, entre 1911 et 1915, le travail préparatoire pour le Grand Verre (3).

Le ready-made Fontaine, célébrissime objet icône de l’art contemporain, n’est plus alors, dans la logique du décodage de Alain Boton, qu’un des éléments de la démonstration de Marcel Duchamp.
Lors de sa présentation au salon de la Société des Artistes Indépendants à New-York en 1917, Marcel Duchamp, co-organisateur de la manifestation, fait en sorte que Fontaine soit relégué et refusé, puis élabore un processus de réhabilitation qui se concrétise dans les années 60, lorsque des répliques de l’objet (l’original étant depuis longtemps perdu) sont exposées et vendues sur le marché de l’art.
Fountain. Photo de Alfred Stieglitz, parue dans la revue "The blind man" 1917
Alain Boton démontre, en s’appuyant quasi exhaustivement sur l’ensemble des productions de Marcel Duchamp la grande cohérence de l’œuvre jusque là tronçonnée en de multiples interprétations hasardeuses, comico-grotesques ou pédantes. Si l’on veut bien comprendre, admettre et postuler avec Alain Boton que le travail de Marcel Duchamp est entièrement codé, l’abîme des signes auquel nous confronte son œuvre se comble au fur et à mesure que le code est décrypté.

Les différents ready-made et l’ensemble de la production de M.D. jusqu’à la fin de sa vie, en parallèle et à la suite du Grand verre, sont dévoilés par Alain Boton comme une succession d’éléments qui viennent confirmer la description duchampienne du « processus créatif ». Au vu de la multiplicité des pièces et de la variété des approches, Marcel Duchamp est alors présenté comme le plus accompli des anthropologues, et que toute son œuvre, toute sa vie, est contenue dans cette activité.


(1) nom d’un exposé fait par M.D. à Houston (Texas) en 1957 devant la Fédération Américaine des Arts.

(2) Duchamp nommait son travail sur la mariée le « retard en verre ». Ce n’est donc pas un tableau au sens classique du terme, c’est un retard. Et ce terme « retard » indique que ce travail n’est pas à regarder comme un tableau, mais comme une schéma explicatif du processus créatif et ne peut être compris qu’après avoir été lu. Ce n’est donc pas un tableau à regarder immédiatement pour être compris, mais un retard à lire pour être compris … avec un temps de retard.

(3) (…) La Boîte verte fut publiée en 1934 à trois cents exemplaires par les Éditions Rose Sélavy, 18, rue de la Paix. Rrose Sélavy étant une signature ironique de Marcel Duchamp lui-même, il s’agit donc d’une publication à compte d’auteur de quatre-vingt-trois notes manuscrites, dessins et autres documents qui ont accompagné, entre 1911 et 1915, le travail préparatoire pour le « Grand Verre », réalisé, lui, entre 1915 et 1923, les deux portant le titre : La Mariée mise à nu par ses célibataires, même. Il faut bien s’entendre sur le terme « publication », car il y a ambiguïté. Il s’agit d’une impression en phototypie (collotype en anglais), une technologie utilisée notamment pour l’impression des anciennes cartes postales ; c’est donc à l’aide d’un procédé industriel que Duchamp a choisi de réaliser les fac-similés des notes et dessins sur des bouts de papiers, de qualité et de nature variant d’une feuille à l’autre. Certains documents ont été imprimés en plusieurs couleurs pour restituer les traits de crayons rouges ou bleus, et la planche représentant les « 9 Moules Mâlic » a été coloriée au pochoir. (…) En parlant de La Boîte de 1914, qui a précédé La Boîte verte, Marcel Duchamp précise : « Je voulais que cet album aille avec le Verre et qu’on puisse le consulter pour voir le Verre parce que, selon moi, il ne devait pas être regardé au sens esthétique du mot. Il fallait consulter le livre et les voir ensemble. La conjonction des deux choses enlevait tout le côté rétinien que je n’aime pas »
http://www.sites.univ-rennes2.fr/arts-pratiques-poetiques/incertain-sens/programmation_archives_duchamp.htm