Malik Sidibé

Je ne résiste plus à l'envie d'afficher cette photo de Louise prise par Malik Sidibé le 13 décembre 1996. C'est la Maison de la Culture de Loire-Atlantique qui lui avait proposé de prendre des photos des personnes qui le souhaitaient, au passage Pommeray. Nous nous étions glissé dans le parcours.
Pour la petite histoire, c'était l'avant-tout numérique et à chaque fois que Malik Sidibé finissait une pellicule, elle était développé dans l'instant dans le sous-sol, puis les tirages étaient immédiatement réalisés.
Pour cette photo, Malik Sidibé venait de reprendre son 6x6 alors qu'il avait jusqu'alors utilisé un 24x36. et toutes les prises de vue au 24x36 étaient floues...





Inna Modja chez Malik Sidibé






Le cliché effectué par Malik Sidibé renvoie, dans le petit microcosme familial, à cette photo réalisée le 17 mai 2007 et parue dans le Ouest-France Dimanche du 20 mai. C'était pour illustrer un article qu'une amie journaliste écrivait sur les relations entre père et fille. Elle avait besoin de "témoins".

Catalogue à la criée

Ce catalogue, conçu et réalisé par bibi, pour la maison d'édition "à la criée". C'est un document qui se plie en 3 volets verticaux et 1 volet horizontal.
Petit objet pratique, il permettra à la maison d'édition de présenter au salon du livre à Paris en mars, sur l'espace de la Région des Pays-de-la-Loire, sa production de livres.


5 photographies


Jock Sturges



Sally Mann



"Venus after school" par Sally Mann


Kate Moss par Corinne Day


Amelia Earhart en 1928

Diplopie par Clément Chéroux

DIPLOPIE
l'image photographique à l'ère des médias globalisés : essai sur le 11 septembre 2001
Clément Chéroux ; éditions Le point du jour 2009

p. 10
Dans ses Mythologies, en 1957, puis dans « Le message photographique », en 1961, Roland Barthes affirmait : « La photographie traumatique (incendies, naufrages, catastrophes, morts violentes, saisis "sur le vif") est celle dont il n'y a rien à dire : la photo-choc est par structure insignifiante : aucune valeur, aucun savoir [...]. » Les images des attentats de New York font incontestablement partie de cette catégorie des photos-chocs décrites par Barthes. Il n'est même pas toujours nécessaire qu'elles portent la trace directe de la souffrance ou de la mort pour y être associées. Elles sont venues naturellement s'ajouter au long cortège des morts en direct, des enfants défigurés par la douleur, ou des corps souillés des charniers qui constituent les jalons visuels de notre infamie moderne. Pour éviter que ces images demeurent « insignifiantes », sans « valeur », sans « savoir », pour reprendre les mots de Barthes, et accessoirement le contredire, il est primordial de les soumettre à l'examen de l'histoire. Il importe dès lors de se demander ce qu'elles représentent - certes -, mais aussi par qui elles ont été diffusées, avec quelle intelligence de la situation, ou comment elles ont été perçues. C'est à cette condition qu'elles peuvent devenir révélatrices d'enjeux qui dépassent de loin leur pouvoir de sidération et dont l'importance ne peut être passée sous silence.

p. 13
Un mot encore sur le titre de cet essai. « Diplopie » est un ternie médical emprunté au vocabulaire de l'ophtalmologie. Formé à partir des racines grecques « diploos » (double) et « opos » (œil), il décrit un trouble fonctionnel de la vision qui se traduit par la perception de deux images pour un seul objet. « Voir double » est, sans doute, dans le langage courant, l'expression qui caractérise le mieux cette affliction. Celui qui, au lendemain du 11 Septembre, portait un regard un tant soit peu attentif aux photo- graphies publiées dans la presse internationale pouvait légitimement se demander s'il n'était pas lui-même frappé de diplopie tant les images semblaient se dédoubler ou se démultiplier. Non seulement les mêmes photographies se répétaient d'un journal à un autre, mais chacune d'entre elles paraissait de surcroît répéter quelque chose. À propos de ces images immédiatement portées au statut d'icône, nombre de commentateurs exprimèrent d'ailleurs un sentiment de mise en boucle ou de déjà-vu.



p. 14
Il semble cependant que cette tentation de la répétition ait atteint un paroxysme avec les attentats de New York. Or, c'est précisément dans ces moments paroxystiques - pour continuer à filer la métaphore médicale - que les symptômes se détectent et s'analysent le mieux. En grec, le terme « krisis » appartient d'ailleurs au vocabulaire de la médecine, il décrit ce qui permet d'établir un diagnostic. C'est exactement dans cette optique que le 11 Septembre est ici pensé : comme une crise permettant de mieux déceler, dans l'usage que la presse fait désormais des images, une tendance à la répétition, une propension réitérative... un véritable syndrome diplopique.

p. 16
Deux tours, deux avions. Cette répétition, sur laquelle se fondent tout à la fois le projet architectural et la stratégie médiatique des terroristes, est également au cœur de la couverture télévisuelle des attentats. Dans la demi-heure qui suivit l'impact du vol 175 d'United Airlines dans la tour sud du Worid Trade Center, CNN retransmit onze fois cette séquence, soit, en moyenne, toutes les deux minutes et demie10. L'impact a été davantage diffusé par la suite, souvent en alternance avec l'image du nuage de fumée qui s'est élevé au-dessus des tours en feu, puis dans le ciel de Manhattan après leur effondrement. Avec ou sans son, au ralenti ou à l'arrêt, fragmentées, décortiquées, démultipliées, ces images, parfois transformées en logos, se firent, dans les jours suivants, omniprésentes sur les écrans américains.




p. 17
Chaque chaîne diffusait donc en permanence les mêmes images qui étaient de surcroît parfaitement semblables à celles des autres canaux. Cette multi-diffusion à l'identique, qui rendait vain tout zapping, n'a pas échappé aux dessinateurs de presse. Dans le Washington Post, Nick Andersen représente ainsi un père et son fils devant un mur d'écrans diffusant toujours les mêmes images. La plupart des commentaires ou des analyses sur la couverture télé- visuelle de l'événement insistent également sur son caractère répétitif, la comparant souvent à un « disque rayé». « Les tours n'en finissaient pas de tomber, encore et encore - ad nauseam », commente un téléspectateur. « Des images en boucle, toujours les mêmes, bégayées par une armée de speakers », ajoute Jean-Luc Godard.




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Il n'y a guère eu, pare le passé, d'autres événements qui aient suscité aussi rapidement, et avec une telle ampleur, de telles collections de couvertures de journaux. Il y a là un double symptôme. C'est tout d'abord le signe qu'il s'est passé quelque chose d'inhabituel dans le graphisme des unes, quelque chose de remarquable — au-delà de l'événement lui-même — et donc digne d'être thésaurisé. Plusieurs spécialistes de la presse ont en effet observé que, le 11-Septembre étant un événement visuel, une place importante avait été accordée à l'image sur les premières pages des journaux. La plupart d'entre eux ont simplement agrandi la photographie principale.
Certains ont augmenté sa taille jusqu'à ce qu'elle occupe tout l'espace et chasse les autres titres ou nouvelles en pages intérieures, selon un mode graphique plus proche du magazine que du journal. En France, certains journaux comme Libération, ou L'Humanité, sont allés plus loin encore dans la surenchère visuelle, ils ont opté pour un dispositif rarement utilisé dans la presse quotidienne en choisissant une image panoramique couvrant à la fois la une et la quatrième de couverture.
Mais la collection porte en elle un autre signe. On ne collectionne que ce qui se répète. Le collectionneur sérieux n'accumule pas les objets sur un principe de disparité, il assemble ce qui se ressemble, ce qui présente un caractère d'uniformité suffisant pour prendre place au sein d'une série. Que les unes du 11-Septembre aient ainsi été collectionnées, notamment par des particuliers - comme en témoigne leur mise en vente régulière sur le site ebay.com -, est une première confirmation de leur uniformité.

p. 24
Parmi ces six catégories d'images-types, la présence humaine est très faible. Comme par métonymie, c'est la souffrance du bâtiment qui domine : le World Trade Center frappé, blessé, et finalement anéanti.

p. 30
La préférence accordée au nuage participe pleinement de cette tendance symbolique. La plupart des images de nuages qui ont envahi les unes du 11-Septembre souscrivent, en effet, difficilement aux impératifs de clarté et de lisibilité de la photographie documentaire. Que ce soit sous l'aspect d'une boule de feu, d'une colonne de fumée ou d'un épais brouillard, l'omniprésente forme-nuage vient toujours s'interposer entre l'événement et celui qui le regarde. Elle noie la ville sous la poussière et la cendre, dilue les formes architecturales, quand elle n'obstrue pas totalement la vue. Elle fonctionne comme un écran qui dissimule les conséquences immédiates des attentats.
Les photographies qui ont fixé cette forme-nuage puis ont été reproduites sur la majorité des unes ne sont pas très précises. Elles évoquent davantage qu'elles informent. Elles n'aident guère à rendre l'événement plus intelligible. « De fait, écrit Anne Battestini, les images de unes [...] ne sont pas instructives, elles n'apportent rien de nouveau sur les faits. Les photographies de unes ont un autre statut. Elles sont ancrées directement dans le symbolique. »
La faible valeur documentaire de ces images permet qu'elles soient plus aisément investies par le symbolique. Dans la plupart des cultures, le nuage est l'emblème de l'équivoque. «Le nuage revêt symboliquement divers aspects dont les principaux ont trait à sa nature confuse et mal définie », expliquent Jean Chevalier et Alain Gheerbrant dans leur Dictionnaire des symboles. Parce que la forme du nuage est imprécise, brouillée, nébuleuse, sa symbolique demeure très ouverte.




p. 35
Des quantités de photographies différentes furent donc réalisées ce jour-là. Comment expliquer alors le petit nombre d'images reproduites à la une des quotidiens ? C'est là, précisément, que réside le paradoxe de la couverture des attentats par la presse. Le 11-Septembre constitue, à n'en pas douter, l'événement le plus photographié de l'histoire du photojournalisme. C'est pourtant celui dont le traitement médiatique semble le moins diversifié. Un nombre incalculable de caméras pointées vers le site de la tragédie et seulement 30 photographies à la une des journaux américains des 11 et 12 septembre. Une profusion d'images et la sensation de voir toujours la même chose.

p. 40
Parmi toutes les images de défenestrés, cette photographie de Richard Drew est celle qui paraît le plus couramment dans les colonnes des journaux, parfois en pleine page. Elle est la seule à avoir été reprise en une, celle du Herald, un quotidien de Pennsylvanie.




p. 42
Bien que plus parcimonieusement, les images des fragments humains furent également diffusées. Le New York Daily News publia ainsi la photographie de Todd Maisel montrant une main sectionnée sur la chaussée. Ce fut l'occasion d'une controverse plus violente encore. Ed Kosner, le rédacteur en chef du journal, raconte que la publication de « cette image [avait] valu encore plus de critiques que celle des gens tombant des tours ». Si ces photographies ont déclenché des polémiques, c'est bien qu'elles ont été vues par un large public. Il faut donc définitivement ranger parmi les contrevérités l'hypothèse selon laquelle la presse n'aurait pas montré les images-chocs du 11 Septembre. Les photographies des blessés ont été abondamment montrées. Celles des défenestrés, bien que moins diffusées, étaient encore largement présentes dans la presse. Les images de fragments de corps, enfin, ont été publiées avec une plus grande parcimonie. Ces photos-chocs étaient donc bien visibles ; leur diffusion a simplement été indexée sur leur degré de violence.




p. 49
L'étude des circuits de diffusion des images photographiques révèle ainsi que le traitement des attentats par les journaux a bien fait l'objet d'un filtrage, mais que celui-ci a principalement opéré par le tamis de l'économie. Bien davantage que d'une censure d'Etât, ou d'une autocensure, il s'agit en somme ici d'une « eco-censure ».

Post-scriptum 1

La conjoncture qui vient d'être décrite dans le domaine des médias, de la presse, et de la distribution des images, n'est pas sans évoquer le modèle économique désormais dominant de la globalisation, ce que Guy Debord appelait « le devenir-monde de la marchandise, qui est aussi bien le devenir-marchandise du monde."

p. 55
« Jours d'infamie »
La réitération des images dans l'immédiateté de l'événement se double d'une autre forme de répétition dans le temps long de l'histoire. Les images se répètent, mais elles semblent également répéter autre chose. Nombre d'observateurs ont d'ailleurs évoqué le sentiment de déjà-vu qu'ils avaient éprouvé ce jour-là. « Dès le 11 septembre, dès que nous découvrons ces images (en direct ou aux journaux du soir), nous ressentons une impression de déjà-vu », écrit, par exemple, Daniel Schneidermann. « La première impression, perceptive, incrédule, est une sensation de déjà-vu : le téléspectateur vit en direct, par l'intermédiaire de son écran, un spectacle auquel il a déjà assisté par le passé », ajoute Jorge Lozano. Quel est le déjà-là du déjà-vu ? Ou, pour le dire plus simplement : que répètent ces images ?

p.58
Analogies visuelles
La rhétorique visuelle déployée par la presse pour couvrir les attentats s'inscrit dans la même dynamique référentielle, elle use abondamment des analogies historiques. Dans Shooting War, l'ouvrage de référence qu'elle a consacré, en 1989, à la photographie de guerre, l'historienne Susan D. Moeller montre bien que, dans la mémoire américaine, l'image emblématique de Pearl Harbor est celle des navires brûlant dans le port, explosant parfois lorsque le feu gagnait les réservoirs de carburant ou les soutes à munitions. « Des boules de feu et de la fumée noire », donc, qui, selon elle, symbolisent pour la plupart des Américains « la guerre et plus spécifiquement la guerre du Pacifique. Il est dès lors possible d'imaginer que si les images de flammes et de cendres ont été aussi couramment choisies à la une des journaux américains des 11 et 12 septembre, c'est parce que, parallèlement a tous les arguments qui ont été développés dans la première partie du présent essai, elles convoquaient aussi le souvenir de ce précédent jour d'infamie.




p. 60
Le rapprochement entre la guerre du Pacifique, dont Pearl Harbor fut le premier acte, et les attentats de septembre est-plus perceptible encore à travers une autre image : celle de trois pompiers hissant le drapeau américain dans les décombres du World Trade Center (fig. 29). Par son sujet et sa composition, l'image rappelle l'une des plus célèbres icônes de la Seconde Guerre mondiale : la photographie des six Marines, déployant le Stars & Stripes au sommet du mont Suribachi, sur l'île d'Iwo Jima (fig. 30). Thomas Franklin, qui fixa l'image des trois soldats du feu, raconte d'ailleurs qu'en voyant la scène dans son viseur, il avait immédiatement pensé au fameux cliché : « Je remarque alors ces trois pompiers en train de grimper en haut des décombres. Je comprends qu'ils vont hisser un dra- peau. Je suis à environ 90 mètres, et je photographie au téléobjectif. Au moment où le drapeau monte, je vois la similitude avec l'image d'Iwo Jima. »






p. 63
Nonobstant la suspicion, la médisance et la calomnie dont Rosenthal fut la victime, sa photographie devint une icône. Pour les Américains, elle symbolisait tout à la fois la victoire sur le Japon et la revanche sur Pearl Harbor. Quelques mois après avoir été prise, elle était couronnée d'un prix Pulitzer. La Nauy l'utilisa pour ses campagnes de recrutement. Elle fut au cœur du septième emprunt pour financer l'effort de guerre. À cette occasion, elle apparut sur 3,5 millions de posters et 15 ooo panneaux d'affîchage. Pendant l'été 1945, un timbre reproduisant l'image fut également émis (fig. 31). Diffusé à 150 millions d'exemplaires, ce fut l'une des plus grosses ventes de la poste américaine. L'image de Rosenthal est ainsi devenue, au dire de certains experts, la photographie la plus reproduite de l'histoire visuelle des États-Unis.

p. 71
« Before & A fier »
La ferveur vexillaire a sans aucun doute favorisé l'engouement pour l'image des trois pompiers faisant ressurgir Old Glory des gravats des deux tours. Mais ce serait réduire sa portée symbolique - et sa valeur paradigmatique au sein de cette étude - que de penser que son succès n'est dû qu'à cela. Par-delà le simple réflexe patriotique, c'est aussi peut-être surtout - sa capacité à convoquer l'image d'Iwo Jima, à réactualiser les valeurs dont elle est porteuse, qui en a fait l'icône indisputée de l'après 11 Septembre.

p.72
D'autres souvenirs, vendus aux abords de Ground Zéro, dans les semaines qui suivirent les attentats, poussent plus loin encore le processus d'association des deux icônes. Malgré la répugnance que peut inspirer, au premier abord, ce kitsch patriotique, il faut étudier ces objets de plus près. Car l'examen de certains d'entre eux met en évidence un curieux processus d'hybridation. Un groupe de figurines en plastique, vendu en différentes tailles, est, à cet égard, particulièrement intéressant : il représente, certes, les pompiers de New York, reconnaissables à leur uniforme, mais la position de leurs corps a été modifiée pour correspondre à celle des Marines d'Iwo Jima (fig.53). D'autres formes de memorabilia, mais aussi des caricatures pâmes dans la presse, ou des photomontages diffusés sur Internet, mélangent ainsi les traits caractéristiques des deux icônes, comme si leur historicité ou leur signification ne faisaient désormais qu'une.

p; 74
l'intericonicité
Du point de vue photographique, l'intrication de ces deux images révèle un phénomène tout à fait passionnant. La photographie de Franklin est la trace indicielle d'une situation réelle : trois pompiers hissent un drapeau dans les décombres du Worid Trade Center. En même temps, elle renvoie irrémé- diablement à une autre entité visuelle : six Marines déploient la bannière étoilée à Iwo Jima. Ainsi, l'image de Ground Zéro met en œuvre une forme de double référentialité : la première est indicielle (Barthes), la seconde est iconologique (Panofsky). Comment qualifier plus précisément ce phénomène de double référentialité, cette superposition des formes et des sens qui est à l'œuvre dans les images du 11 Septembre, tant pour le drapeau que pour les nuages ?
Pour Mark Lawson, l'éditorialiste du Guardian, la représentation des attentats dans les médias s'est principalement faite à travers ce qu'il appelle joliment des « images palimpsestes » réfléchissant « d'autres images de la culture visuelle nationale1 ». L'expression est assez séduisante, mais elle n'est pas parfaitement adéquate. Car, pour les icônes du 11 Septembre, à la différence des palimpsestes, la première couche de représentation (référentialité iconologique) n'a pas été grattée, effacée, puis recouverte par une seconde strate d'image (référentialité indicielle). L'image initiale n'a pas entièrement disparu sous la nouvelle. Elle fait plus que simplement hanter le regard. Elle est, la plupart du temps, bien présente et même mise en évidence par un système de renvoi, d'association ou d'hybridation. Bien davantage que de palimpseste, c'est, en fait, d'intericonicité - une notion formée sur le modèle de l'intertextualité dont il est ici question. Dans son ouvrage intitulé justement Palimpsestes. La littérature au second degré, Gérard Genette définissait l'intertextualité comme « une relation de coprésence entre deux ou plusieurs textes, c'est-à-dire eidétiquement et, le plus souvent, par la présence effective d'un texte dans un autre». Il en va pour les images comme pour les textes. Les icônes des attentats de New York en sont un très bon exemple. Elles renvoient autant - sinon plus - à d'autres images qu'à la réalité de l'événement dont elles sont la trace directe.

p. 82
Dans ce contexte médiatique favorable aux va-t-en-guerre, les images à forte valeur intericonique ont joue un rôle considérable.
En permettant des connexions tout à la fois inquiétantes et rassurantes avec l'histoire américaine, la diffusion massive de clichés rappelant Pearl Harbor ou Iwo Jima a conforté Ridée que la seule réponse appropriée aux actes terroristes était militaire. À tel point qu^il serait tentant, s'il ne restait encore beaucoup à dire, de clore ce développement en paraphrasant le titre d'un célèbre opus d'Yves Lacoste : l'intericonicité, ça sert aussi à faire la guerre.

p. 87
Il est évident que la signification attribuée à un événement est différente selon le pays où il est perçu. Les études sur les médias abondent d'exemples attestant que les photographies choisies pour représenter l'actualité varient en fonction des presses nationales. Ce qui est, dans le cas du 11 Septembre, particulièrement étonnant, c'est que cette différence d'opinion ne se traduit pas par un choix d'images distinctes. Elle s'exprime par la publication des mêmes clichés, mais qui diffèrent toutefois par leur valeur intericonique. Il apparaît en somme ici que l'intericonicité est, elle aussi, soumise à la polysémie.

p. 88
Comment expliquer la généralisation de cette répétitivité iconographique devenue paroxystique dans la couverture médiatique du 11 Septembre ? Est-ce là le signe que « l'histoire se répète » comme l'affirme l'expression populaire, reprise par certains sites Internet où apparaissent côte à côte les deux icônes de Rosenthal et de Franklin ? Certainement pas. Il faudrait être atteint d'une grave diplopie - c'est-à-dire, faut-il le répéter, d'un trouble de la vision dont le symptôme est la perception de deux images pour un seul objet - pour croire que les photographies d'Iwo Jima et de Ground Zéro représentent et signifient la même chose. Non, l'histoire ne se répète évidemment pas, l'histoire est répétée par les médias.

p. 96
Cette ressemblance entre les images des attentats et le spectaculaire hollywoodien a été soulignée, dès les premières retransmissions, par nombre de commentateurs. « C'est comme au cinéma », s'exclame une présentatrice de télévision. « Ça semble être extrait d'un mauvais film de science-fiction», ajoute un téléspectateur. Après le 11 Septembre, cette comparaison devint même l'un des principaux truismes du commentaire sur l'événement et sa médiatisation. C'était « devenu une banalité de dire qu'on se serait cru à Hollywood », remarque l'universitaire anglais Roger Silverstone. Rares sont en effet ceux qui échappèrent à ce poncif. Mais, curieusement, la plupart des films requis par ces observateurs sont des oeuvres d'anticipation mettant en scène un futur apocalyptique. Indépendance Day (1996), Armageddon (1998), les deux films les plus couramment évoqués, imaginent ainsi Fanéantissement des principales villes américaines par une force extraterrestre, pour le premier, et la destruction. de la planète par un astéroïde géant, pour le second.

p. 97
L'aporie de ces raisonnements « photo-prophétistes » confirme bien que ce n'est pas vers le futur (de l'imagination), mais bien vers le passé (de la mémoire) que doit être orientée l'analyse de l'intericonicité. La convocation des registres visuels du cinéma américain à travers des films de remémoration (Pearl Harbor) plutôt que d'anticipation (Armageddon) est non seulement beaucoup plus efficiente théoriquement, mais elle permet surtout d'aboutir à la conclusion inverse. Hollywood n'avait évidemment pas prédit le 11 Septembre, c'est, au contraire, la couverture médiatique des attentats qui a été profondément déterminée par la vision hollywoodienne de la mémoire américaine. L'actuelle banalisation des usages intericoniques n'est, en somme, pas simplement due à l'inflation mémorielle, elle est le fruit des noces du « Memory Boom » et de la « société du spectacle ».

Post-scriptum II

Que la mémoire s'exprime désormais dans la presse à travers les codes visuels du spectaculaire hollywoodien est une autre conséquence de la globalisation. Comme le rappelait la première partie du présent essai, certains conglomérats sont engagés tout à la fois dans Pindustrie du divertissement et dans les réseaux de l'information. Il était donc, à cet égard, assez naturel que les chaînes de télévision, les magazines ou les journaux du groupe Disney offrent une couverture des attentats largement déterminée par leur grande affaire de l'année, le film Pearl Harbor, défendu avec tant d'ardeur au cours des mois précédents. Ce phénomène de standardisation n'est cependant pas confiné au « royaume de Mickey », ni même aux États-Unis. La logique de nivellement, par laquelle l'information adopte les réflexes de l'entertainment et devient ainsi « infotamment », semble être aujourd'hui à l'œuvre dans la plupart des sociétés occidentales. Parce que nos médias sont soumis aux mêmes principes de concentration et à tout ce que cela implique, mais aussi parce que la puissance du spectacle hollywoodien semble imposer partout les mêmes références mémorielles. Comment expliquer sinon que 10 % des unes françaises des premiers jours aient adopté l'image des trois pompiers de Ground Zéro que rien en particulier n'ancre dans la mémoire hexagonale. Et même lorsque le choix intericonique est le reflet d'une opinion différente - la référence au Viêt-nam, par exemple -, c'est toujours à travers le filtre de la mémoire hollywoodienne que cela s'exprime : Apocalypse Now.
Derrière cette standardisation de la mémoire se cache cependant une autre forme de globalisation, moins visible, plus sournoise, que celle habituellement considérée. Les phénomènes de globalisation sont, en effet, toujours envisagés spatialement, c'est-à-dire géographiquement. Pour le dire simplement, c'est le même Coca-Cola qui est bu à Seattle, à Munich, ou à Pékin. C'est ce qui a été établi dans la première partie du présent essai, en montrant que la plupart des journaux américains, européens ou arabes avaient publié les mêmes photographies, et en expliquant que cela était dû à la concentration des circuits de diffusion des images ; c'est ce qui vient d'être rappelé, à l'instant, en mettant en évidence la dissémination planétaire de la mémoire hollywoodienne. Mais Panalyse de l'intericonicité révèle que le phénomène d'uniformisation agit non seulement spatialement, mais aussi temporellement. De même que l'offre visuelle est standardisée dans l'espace, elle l'est aussi dans le temps, à l'échelle de l'histoire et par l'entremise de la mémoire. Dans leurs représentations médiatiques, les événements d'aujourd'hui ressemblent ainsi de plus en plus à ceux d'hier. Ce n'est pas le moindre intérêt de l'étude de la couverture des attentats du 11 Septembre par la presse que de permettre de comprendre que le « village global » s'étend désormais autant à la verticale qu'à l'horizontale. Les spécificités propres à chaque événement historique, comme les particularités de leur perception dans chaque pays, sont ainsi soumises au même processus d'uniformisation. Il en va, en somme, des mémoires comme des territoires, ils sont pareillement solubles dans la globalisation.

L'édition sans éditeur de André Schiffrin



L'édition sans éditeurs
André Schiffrin

La fabrique éditions 1999




[...]

Nous verrons que les maisons indépendantes en Amérique étaient capable non seulement de publier une grande variété de titres, mais aussi de les vendre en quantité souvent plus importantes, à populations égales, que les best sellers d'aujourd'hui. Le système formé par es petites maisons d'édition et les librairies indépendantes était très performant et permettait d'atteindre un large public. Les changements de ces dernières années ne sont pas justifiés par la recherche d'une meilleure efficacité. Ce qui les a provoqués, c'est le changement de propriétaires et de finalité.

[...]

On trouvait aussi au catalogue Martin Eden, un classique "rouge" (radical) de Jack London, introuvable aujourd'hui, ou bien Coming of age in Samoa de Margaret Mead ou encore Sweden, The Middle Way de Marquis Child et bien des titres de même niveau.
C'étaient des livres en version brochée qui coûtaient 25 à 35 cents, et on pouvait les acheter partout chez les marchands de journaux et dans les drugstores. En tenant compte de l'inflation ils coûteraient aujourd'hui 2,5 à 3,5 dollars. On estimait qu'un livre devait coûter à peu près le prix d'un paquet de cigarettes. L'un des plus cher que nous ayons publiés était Lonigan Trilogy de Studs Lonigan, livre si épais que nous avions dû monter le prix à 50 cents. L'équipe commerciale avait décidé que son dos devait être divisé en deux bandes pour montrer clairement qu'il s'agissait de l'équivalent de deux livres de sorte que l'acheteur ne se sente pas floué.
Il est vrai que les couvertures de ces livres brochés étaient uniformément sinistres. Sans lire le titre on ne pouvait pas distinguer un Mickey Spillane d'un Faulkner. Mais il y avait un réel effort pour apporter à un large public ce qui pouvait se publier de meilleur. Même si on présentait Faulkner sur tous les ses livres comme l'auteur de Sanctuaire (sans doute le seul livre osé sur lequel les adolescents avaient une chance de mettre la main), l'intégralité de son œuvre était au catalogue.

[...]

Mais malgré cette adhésion à la ligne du parti, le Left Book Club mettait à la disposition d'un vaste public une phénoménale quantité de travaux et d'études importantes. Sous leur marque parurent les livres d'Edgar Snow sur la révolution chinoise et les principaux textes analysant la montée du nazisme et l'imminence du conflit en Europe. Ces livres qui se vendaient par dizaines de milliers d'exemplaires, à des prix comparables à ceux de Penguin, ont contribué à créer une opinion publique de gauche extrêmement bien informée. Il est intéressant de noter que les livres du même type publiés aujourd'hui sortent de presses universitaires avec des tirages minuscules et des prix prohibitifs, sous le prétexte qu'il n'y a pas de public pour ce genre d 'ouvrages. Pourtant cette expérience des années trente, évidemment appuyée sur un autre contexte politique, montre qu'il a été possible de trouver alors une grande masse de lecteurs pour des livres exigeants, sur des sujets qui devaient souvent paraître très éloignés des préoccupations quotidiennes de la plupart des anglais.

[...]

Un très beau participe passé : "L'article était truffé de références à des conversations qu'il avait eues à Pékin..."

[...]

C'est ainsi que Vogue changea sa formule traditionnelle, cessa d'être un magazine de mode élitiste pour s'adresser à un public plus large. En soi, ce changement ne chagrinait pas grand monde. Mais ce qui était nettement plus grave, c'était les transformations dont le but était d'accroître les recettes publicitaires. La maquette fut modifiée de façon à faire disparaître la frontière entre le rédactionnel et publicité, si bien qu'il fallait un œil particulièrement attentif et aiguisé pour les distinguer. On commença à gommer la différence entre les reportages indépendants et les papiers payés par les annonceurs. Par exemple Vogue ne payait plus les voyages de ses journalistes à l'étranger : ils étaient subventionnés par les compagnies aériennes et tous ceux qui escomptaient des articles favorables. L'idée n'était pas d'économiser quelques milliers de dollars, mais de garantir aux annonceurs un environnement non seulement bienveillant, mais suffisamment corrompu pour qu'ils soient bien sûrs d'être servis.

[...]

Conclusion

Si l'on met à part l'essor des petites maisons indépendantes, forcément limité, quels espoirs peut-on formuler pour l'édition dans les années à venir ? Le progrès, à mon sens, peut venir de trois directions différentes. La première est technologique. Tout a été dit sur l'importance d'Internet pour la diffusion de l'information, et la prolifération des sites Web donne le vertige : aux États-Unis seulement on pense qu'il en existe plus de 400 000 et ce chiffre augmente chaque jour. Tout individu peut créer le sien, tout auteur peut faire connaître son travail, tout journal peut se mettre à publier avec Fespoir de trouver quelque part dans le monde un public réceptif. Mais le nombre même des sites est à la fois un avantage et un inconvénient. Ceux qui utilisent régulièrement Internet savent qu'il est impossible de juger de la fiabilité ou des buts de la plupart d'entre eux. Un site d'apparence innocente peut servir de façade pour une entreprise publicitaire, sinon pour un groupuscule politique ou une secte de pervers racistes. Il peut s'agir aussi de divagations de gens bien intentionnés mais mal informés. À cet égard, on voit bien l'avantage d'avoir affaire à des éditeurs, qui sont somme toute des gens dont le métier est de faire une sélection, de choisir selon certains critères le matériel qu'ils vont publier. Par leur seul nom sur la couverture des livres, ils donnent au lecteur des assurances - ou des inquiétudes - sur la nature du contenu. D'un livre publié par une maison donnée ; on s'attend à ce qu'il respecte ou non certains critères, à ce qu'il ait telle ou telle orientation politique, à ce que son contenu soit ou non fiable, bref le nom de l'éditeur donne une certaine garantie. Le moins que l'on puisse dire des sites Web est qu'ils ne possèdent pas encore ce genre d'identité. Certes, nombre de maisons d'édition ont créé leur propre site. Mais trouver le bon chemin sur le Web reste d'une incontestable difficulté.

Un autre problème est celui des coûts, car les systèmes pour faire payer les lecteurs ne sont pas encore bien au point. Monter et faire fonctionner un site peut devenir une entreprise coûteuse. Pour les auteurs qui sont heureux de faire connaître gratuitement leur travail, ou pour les institutions publiques comme la bibliothèque du Congrès, le Web représente évidemment un énorme avantage. Mais pour ceux qui ont à payer les auteurs et la préparation du travail, la rémunération de la consultation reste une barrière importante. Il existe bien des procédés complexes qui permettent de faire payer chaque page lue. La consultation du Monde, par exemple, coûte aussi cher que l'achat du journal en kiosque. L'alternative actuelle est soit d'offrir gratuitement le matériel soit de monter un système très cher et compliqué pour faire payer la consultation du site.

Il n'en demeure pas moins que le Web aide les éditeurs à diffuser des informations et à fournir des bibliographies. Aux États-Unis, « Amazon.com » et « BarnesandNoble.com. » se livrent une grande bataille publicitaire pour persuader le public qu'ils donnent accès au plus grand nombre d'ouvrages, se flattant d'avoir plus de huit millions de titres disponibles. Bien qu'elles soient encore pleines d'erreurs, ces bibliographies sont d'un intérêt évident pour quiconque cherche à trouver un livre, et dans quelque temps les éditeurs pourront sans doute trouver quantité de lecteurs grâce à ces systèmes. L'aspect négatif est évidemment que les libraires seront court-circuités, et que les indépendants qui luttent pour survivre auront la vie de plus en plus difficile, face aux chaînes et à leurs concurrents on-line. D'autre part, les sites Web suivent déjà la politique des chaînes de librairies en faisant payer leur promotion. Un article récent du New York Times rapporte qu'Amazon demande de 5 000 à 10 000 dollars pour promouvoir un nouveau titre, en utilisant leurs listings pour faire de la publicité déguisée.

La seconde parade à l'emprise croissante des grands groupes est de nature politique. Nous avons vu qu'en Angleterre et aux États-Unis les conglomérats sont si puissants, contrôlent si bien les médias-clés, que les gouvernements ont peur d'utiliser les garde-fous représentés autrefois par les lois antitrust. Murdoch, par exemple, a obtenu des passe-droits dans les deux pays en promettant son soutien aux gouvernements successifs. En Angleterre, le gouvernement Thatcher l'a autorisé à acquérir le prestigieux Times de Londres, bien qu'il possédât d'autres titres dans la même ville, ce qui aurait dû empêcher cet achat. À New York, le même phénomène s'est produit avec le New York Post, qu'il n'aurait jamais dû pouvoir acheter car il possédait déjà une importante chaîne de télévision. De la part de gouvernements qui ont tout cédé à la pression des conglomérats, de ceux qui, comme Blair et Clinton, sont largement redevables de leur place aux monopoles qu'ils sont censés contrôler, il n'est pas très réa-liste de s'attendre à un sursaut de courage civique.

Peut-être la situation dans l'Union européenne permet-elle un peu plus d'optimisme. Par une décision récente, la Commission a bloqué la fusion de Reed Eisevier avec Walter Kleuwers, autre maison initialement néerlandaise, devenue un conglomérat inter- national tenant une part importante dans le domaine des ouvrages de référence et de l'industrie de l'information. Le judicieux motif de la décision était que cette fusion aurait donné naissance à une entité qui aurait
joui d'un quasi-monopole dans des secteurs-clés de l'information. Il n'est peut-être pas tout à fait naïf d'espérer que les gouvernements européens, conscients de la menace que les conglomérats font peser sur l'indépendance nationale dans le domaine de la culture, prendront des mesures pour freiner ces fusions-acquisitions, voire pour remettre en question celles qui ont déjà eu lieu.

La troisième voie consisterait à accroître l'aide publique à l'édition, dans le cadre général du soutien aux institutions culturelles. À l'heure qu'il est, presque tous les gouvernements européens ont un programme d'aide à la création cinématographique et un système de soutien aux chaînes de télévision culturelles. La plupart des bons films produits ces dernières années en Europe l'ont été grâce à la participation de chaînes de télévision publiques ou subventionnées. De nouvelles entités ont été créées, comme la chaîne franco-allemande Arte, dont le niveau est supérieur à tout ce qui se fait ailleurs dans le monde. On pourrait imaginer que la production de livres puisse un jour bénéficier d'un tel soutien. Il ne manque pas de structures qui permettraient de distribuer des aides à la publication, sous forme de subventions ou de bourses pour les auteurs1. Les éditeurs eux-mêmes pourraient être aidés sélectivement, sur les ouvrages ou dans les domaines voués à être déficitaires. De même il faudrait inverser la tendance actuelle à rogner sur les fonds d'achat des bibliothèques, et permettre à ces achats de retrouver leur rôle traditionnel de sou- tien des ouvrages de haut niveau1. Ce n'est pas ici le propos de faire la liste de tous les programmes culturels envisageables, mais les mécanismes en sont bien connus et peuvent, à faible frais, assurer la sur- vie du travail intellectuel dans un milieu hostile, organisé qu'il est par les règles du marché.

On pourrait s'attendre à ce que le climat politique européen, actuellement dominé par la social-démocratie au pouvoir dans quatorze pays, soit favorable à l'éclosion d'un tel débat. Pour l'instant il n'est pourtant apparu aucun indice dans ce sens. Il est certain qu'il existe des problèmes plus urgents et plus rentables électoralement que la défense de l'indépendance culturelle, même si ce souci existe davantage sur le continent que dans les pays anglo-saxons. Mais au fond, la première étape du débat devrait être la publication de livres étudiant sérieusement les problèmes de l'édition et proposant des solutions adaptées au cadre politique de chaque pays d'Europe. Espérons que ce qui reste d'éditeurs indépendants relèvera le défi pendant qu'il en est encore temps.

Parmi les événements les plus intéressants et les plus prometteurs de ces derniers temps, il faut faire une place spéciale à la collection Raisons d'Agir, lancée par Pierre Bourdieu qui a réussi le « coup » de trouver une solution à partir du problème qu'il analysait : en utilisant la télévision à partir du Collège de France pour lancer Sur la Télévision (que nous avons publié en Amérique), il tirait partie du médium même qu'il critiquait, montrant ainsi que des solutions alternatives efficaces sont possibles. On ne voit pas pourquoi d'autres ne suivraient pas cet exemple, qu'il s'agisse d'universités ou de nouveaux éditeurs. De tous les phénomènes récents dans le domaine en Europe, il s'agit certainement du succès le plus encourageant.

Pour faire face aux très graves problèmes du livre en cette fin de siècle, un groupe d'éditeurs à travers le monde, qui chercherait à cerner les vraies questions et à y apporter des réponses, pourrait jouer un rôle crucial. Si le terrain des idées est abandonné à ceux qui ne cherchent qu'à amuser ou à fournir des informations banalisées, le débat essentiel n'aura pas lieu. C'est ce silence-là qui s'est abattu sur la vie culturelle américaine. Espérons qu'en Europe la lutte contre la domination du marché et la recherche d'alternatives viables seront menées avec plus de détermination.

Il y a bientôt dix ans, avant la chute du mur de Berlin, j'étais à Moscou pour une conférence réunissant des historiens américains et soviétiques qui travaillaient ensemble à la façon de réécrire l'histoire de la guerre froide. Les débats se déroulaient de façon curieuse, car les participants russes avaient tendance à charger l'Union soviétique de tous les maux, et à disculper les États-Unis de toute responsabilité dans les conflits qui avaient agité le monde dans les quarante dernières années. Les Américains, plutôt de gauche dans l'ensemble, soutenaient des points de vue plus nuancés, cherchant à partager les responsabilités entre les deux camps et non à faire de l'Amérique l'innocente victime de Staline. La conférence se termina sur cette note ambiguë et je rentrai à mon hôtel à pied, à travers les parcs. Je regardais les jeunes gens qui se promenaient, qui sortaient leurs enfants dans ce week-end, et je remarquai que la plupart arboraient les pin's des marques américaines les plus connues : Nike, Mariboro, Coca-Cola, au lieu des insignes de Lénine et autres memorabilia soviétiques dont j'avais fait provision pour mes enfants. L'Ouest avait gagné la guerre idéologique, mais surtout la guerre de la consommation. La nouvelle génération russe, la suite des événements l'a confirmé, n'était que trop portée à imiter la société de consommation de l'Occident, qui les avait séduits bien davantage que les idéaux démocratiques. Les forces du marché l'avaient emporté, comme aujourd'hui dans toute l'Europe de l'est et en Chine. Elles triomphent maintenant plus qu'aucun des deux blocs par le passé, imposant leurs vues plus totalement que les anciennes machines de propagande. Nos villes sont bourrées de panneaux d'affichage, la publicité domine la radio et la télévision, le cinéma est un mode chaque jour plus efficace de diffusion de l'idéologie de la consommation. La machine internationale de persuasion commerciale est plus puissante que tout ce qu'on aurait pu imaginer il y a quelques années.

La bataille se déroule également sur le terrain du livre, qui devient peu à peu un simple appendice de l'empire des médias, offrant du divertissement léger, de vieilles idées, et l'assurance que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Pourquoi diable ceux qui possèdent des machines si profitables dans le cinéma et la télévision accepteraient-ils de faire, à
moindre bénéfice, des livres susceptibles de faire réfléchir autrement, de faire surgir des difficultés ? Pourquoi même permettraient-ils à de tels livres d'exister ? On l'a vu avec les exemples anglais et américains cités plus haut : la publication d'un livre qui ne va pas dans le sens du profit immédiat n'est pratiquement plus possible dans les grands groupes. Le contrôle de la diffusion de la pensée dans les sociétés démocratiques a atteint un degré que personne n'aurait pu entrevoir. Le débat public, la discussion ouverte, qui font partie intégrante de l'idéal démocratique, entrent en conflit avec la nécessité impérieuse et croissante de profit. Ce qui se forme en Occident, c'est l'équivalent du samizdat de l'ère soviétique. Bien sûr, les quelques éditeurs indépendants ne risquent pas la prison ni l'exil. On leur laisse le droit de chercher les rares failles qui persistent dans l'armure du marché, et de persuader qui ils veulent, avec leurs petits tirages et leur diffusion restreinte.

La bataille n'est pourtant pas complètement perdue. Si la situation dans les pays anglo-saxons est aussi désastreuse que je l'ai décrite, l'affaire n'est pas réglée en Europe, où certaines forces archaïques com- me le nationalisme et l'esprit de clocher, si éloignées qu'elles soient de l'idéal démocratique, peuvent être d'utiles alliées. Dans les décisions de la Commission européenne, dans les débats parlementaires, dans les conférences éditoriales de chaque maison d'édition, mais par-dessus tout dans l'esprit de la population, le combat continue. Pour nous qui, de l'extérieur, observons la situation, le résultat est de la plus grande importance car les enjeux nous concernent tous.